« Jardiner | Page d'accueil | Per piacere »
lundi, 25 octobre 2004
Ferdynand Ossendowski,
Lecture hallucinante de Bêtes, Hommes et Dieux – A travers la Mongolie interdite (1920-1921)-, de Ferdynand Ossendowski. Géologue d’origine polonaise qui se trouve en Sibérie pour y prospecter l’or et l’argent durant la Première Guerre Mondiale, Ossendowski est obligé de fuir les troupes bolcheviques qui voulaient l’assassiner. Il part d’un point de Sibérie pour rejoindre le Pacifique. Son anabase dure dix-huit mois à travers le Thibet et la Mongolie. Son récit horrifie et fascine dans le même mouvement. Il parcourt un monde en complète décomposition, où la vie humaine ne possède plus aucune valeur. La situation politique était particulièrement complexe à l’époque. La Russie obtint l’indépendance de la Mongolie lors de la chute de l’Empire chinois. La Mongolie possédait auparavant le même statut que le Thibet, un Bouddha vivant régnait à travers un réseau de monastères dirigés par des dieux vivants mineurs. Il portait comme titre Sa Sainteté Djebtsung Damba Houtouktou Khan Bogdgo Ghenghen, Pontife de Ta Koure. Il gouvernait et vaticinait depuis une montagne sacrée, le Bogdo-Ol. Ses vassaux, des princes descendants de Gengis Khan, versaient un tribu nominal à la Cour de Pékin. La Chine revendique de nouveau ces steppes lors de la chute et de la dislocation du régime tsariste. Dans les années vingt, Bolcheviques et Républicains chinois s’accordent pour se partager le pays. S’ensuit une destruction plus grave encore à celle que connut le Thibet dans les années 50, car outre les exactions chinoises, les Bolcheviques entendent détruire un monde féodal désuet pour établir la première république communiste hors de l’URSS, et combattre les débris des troupes des Russes blancs.
A cette occasion, Ossendowski, dans son périple, rencontre un de ces personnages maudits qui aggravent le malheur autour d’eux et ajoutent à la confusion, par leur intolérance et leur fanatisme. Le personnage est le colonel-baron Ungern von Sternberg, aristocrate balte illuminé qui entendait fonder un empire asiatique central sous le gouvernement nominal du Bouddha vivant, protégé par un ordre de chevalerie bouddhiste aux règles similaires à celles de l’Ordre des Chevaliers Teutoniques ! Il reçoit le voyageur chez lui et justifie ses actes par sa généalogie :
- La famille des Ungern von Sternberg est ancienne : elle est issue d’une famille d’Allemands et de Hongrois, des Huns du temps d’Attila. Mes ancêtres guerriers prirent part à toutes les guerres européennes. On les vit aux Croisades : un Ungern fut tué sous les murs de Jérusalem. Quand au douzième siècle les plus hardis guerriers du pays furent envoyés sur les frontières orientales de l’empire germanique pour combattre les Slaves et fonder l’Ordre teutonique. Au cours du seizième et dix-septième siècles, plusieurs barons eurent leurs châteaux en Livonie et en Esthonie… Au dix-huitième siècle, Wilhelm Ungern von Sternberg fut connu sous le nom de « frère de Satan » à cause de ses talents d’alchimiste. Mon propre grand-père devint corsaire dans l’océan Indien, imposant son tribut aux vaisseaux anglais marchands. Finalement capturé, il fut livré au consul russe qui le fit condamner à la déportation en Transbaïkalie. Toute ma vie, je l’ai consacrée à la guerre et au bouddhisme. En Transbaïkalie, j’ai essayé de former un ordre militaire bouddhiste pour organiser la lutte implacable contre la dépravation révolutionnaire
Il se tut et but d’affilée plusieurs tasses de thé, un thé très fort, aussi noir que du café.
Je me demande s’il existe encore des membres de cette famille, et ce qu’ils doivent faire dans notre monde, si leurs actes sont à l’aune de ceux de ces ancêtres. Toute proportion gardée, bien entendu, je me rappelle qu’une connaissance était très fière du statut d’apatrides de ses parents : descendants de Russes blancs, ces derniers fuirent de Saint-Pétersbourg pour Vladivostok et s’en allèrent ensuite vivre au Mandchoukouo, jusqu’à la chute de ce royaume fantoche. Ils rejoignirent alors un autre pan de la famille qui était allé se réfugier en Belgique.
Le livre est non seulement le récit d’une fuite à travers l’Asie centrale, elle est également un cheminement mystique qui termine par la révélation du Roi du Monde, un souverain chtonien qui aurait inspiré les lamas et les dieux vivants depuis les tréfonds de la Terre et qui correspond au Melchisédech de la tradition judéo-chrétienne. Ossendowsky pénètre dans la ville sacrée d’Ourga, aux pieds du Bogdo-Ol, grâce au colonel-baron, considéré comme une réincarnation d’un dieu de la guerre ou d’un fils de Gengis Khan venu sauver la Mongolie. Il vit quelques jours dans la cour de ce Pontife du Milieu. Ossendowski rencontre le Bouddha vivant trois ans avant sa mort et la chute du système lamaïste. Le dernier bouddha régnant est un vieillard de forte taille, « dont le visage rasé ressemblait à ceux des cardinaux romains », aveugle et alcoolique, amateur de musiques sirupeuses sortant d’un vieux gramophone ou atteint de crises de mysticisme durant lesquelles tous les lamas se prosternent face contre terre et prient, attendant pour interpréter les vaticinations et les prophéties de leur Souverain. Il est toujours relié à un immense fil rouge qui descend depuis une façade de son palais et dont le bout est continûment embrassé par la foule des pèlerins qui viennent visiter les lieux saints.
Les pèlerins se pressaient en masse, rampant à genoux pour toucher l’extrémité de la corde, après quoi ils donnaient au moine en faction un hatyk de soie ou une pièce d’argent. En touchant la corde dont l’extrémité intérieure est dans la main du Bogdo, les pèlerins entrent en communication avec le Dieu vivant incarné. Une onde de bénédiction coule par ce câble, fait en poil de chameau et en crin de cheval.
Durant des siècles, les palais du Bouddha vivant reçurent des millions de présents, manuscrits, oeuvres d’art, pierres sacrées, bézoards, toutes choses qui furent dispersées et détruites. Le régime communiste anéantit tout. 100.000 personnes disparaissent en une décennie. 700 monastères sont brûlés. L'écriture mongole est remplacée par l'alphabet cyrillique. Ourga est renommée Oulan Bator, Héros Rouge.
10:01 Publié dans Ecoutes et Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


