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mardi, 25 janvier 2005

Le Dit du Genji ou le Poignant des Choses

medium_shikibu2.4.jpgJ’aimerais parler du Dit du Genji, le Genji Monogatori, la "fleur des pois" des romans classiques japonais. Le paradoxe qui le rend si intéressant pour le lecteur occidental est qu’il est en même temps irréductiblement distinct et tout à fait moderne sur certains aspects. Un commentaire éclaire souverainement le style de vie à l’époque de Heian, considérée comme l’âge d’or de la civilisation japonaise, aux alentours du Xe siècle : « La vie à la Cour de Heian au temps du prince Genji ». Pour qui veut plonger dans une civilisation radicalement différente de la civilisation occidentale, je ne saurais mieux conseiller que ce livre. De quoi s’agit-il ? L’époque de Heian fut une période de paix, une sorte de bulle historique immense. L’empereur ne gouverne pas, les membres de la Famille Fujiwara sont régents et marient leurs filles aux princes héritiers qui, recueillant le trône, se cantonnent à des fonctions sacerdotales et culturelles. Aussi la famille impériale et ses courtisans n’ont-ils rien d’autres à faire que de vivre dans un certain désœuvrement, étudiant les classiques chinois d’une dynastie disparue, puisque cela faisait des siècles qu’ils n’entretenaient plus de contacts avec la Chine, où la valeur s’acquiert grâce à un poème bien rédigé ou une nouvelle recette d’encens. On trouve également des échos de leur vie dans les regrets de Tanizaki dans son Eloge de la Pénombre. Selon un résumé du roman glané sur la Toile :

Soixante-dix ans, trois générations et toujours le même jeu de l'amour et de l'ambition, sans cesse repris, avec d'infimes variantes, par des acteurs nouveaux qui ne sont que gouttes d'eau dans le fleuve du temps.
L'histoire certes commence à la manière d'un conte de fées: il était une fois un empereur dont la favorite aimée à la folie met au monde un prince beau comme le jour. Mais dès les premières pages, la machine grince et s'enraye: la belle était de trop petite naissance et l'autorité du souverain ne peut la protéger de la jalousie de ses rivales, qui la persécutent tant et si bien qu'elle en meurt. Jamais non plus le beau prince ne montera sur le trône: rendu prudent par l'expérience, son père en fera un genji , un "fondateur de clan", en d'autres termes un sujet.
Au second livre déjà, nous le trouverons, adolescent, passant une nuit à parler de femmes avec des amis de son âge. Suit, jusqu'au livre onzième, le récit minutieux de ses succès féminins, de quelques échecs aussi dont les raisons sont analysées avec une rare pénétration. Ce Genji serait-il donc un "don Juan japonais", comme on l'a qualifié un peu rapidement? Que non pas: c'est un jeune homme sérieux, trop sérieux même, au point qu'il passe pour "austère" auprès des dames du palais. Mieux encore, il se révèle d'une fidélité à toute épreuve, fidélité multiple même, les usages imposant des amours plurales à un personnage de son rang, mais fidélité peu commune, puisqu'il s'estime obligé de veiller au confort de toutes celles dont il a obtenu les faveurs. En un mot, il est le "héros d'amour", tel que le peut rêver une femme dans une société polygame, où les relations entre les sexes reposent sur des conventions assez floues, sans aucune sorte de garantie juridique ni religieuse.
Dans sa quête incessante toutefois, ce qu'il cherche avant tout, c'est un divertissement à ce qui restera l'amour de sa vie, l'amour interdit pour la nouvelle favorite de son père qui, lui a-t-on dit, ressemble à sa mère. D'une brève rencontre naît un enfant que l'empereur croit son fils, qu'il confie en mourant à la garde du Genji , son "frère aîné", et qui, bien plus tard, ayant accédé au trône, fera de ce dernier son principal ministre; autant de sources de remords et de tourments pour ses parents véritables, qui trembleront toute leur vie de voir le fatal secret découvert, cependant que le Ciel, dont ils craignent le courroux, se révèlera étrangement indifférent à cet accident généalogique.
Cherchant toujours la femme idéale, et désespérant de jamais revoir l'inaccessible impératrice, le prince adoptera la petite Murasaki, orpheline découverte par hasard et qui n'est autre que la nièce de celle-là. Après des années consacrées à l'éducation de l'enfant, il en fera la maîtresse de sa maison à la mort de son épouse première, fille d'un ministre, qui lui avait été imposée pour des raisons politiques.
Cependant, la saison des amours frivoles est passée; le vieil empereur est mort après avoir cédé le trône à son fils aîné. Une intrigue imprudente avec la favorite du souverain, fille du ministre tout-puissant, le contraint à un exil de trois années, loin de la ville. Il en reviendra mûri, prêt à jouer le jeu de l'ambition, voire à faire des amours des autres un usage politique. Ministre à son tour, il décide, dès sa naissance, que la fille qui lui est née d'une dame de la province de son exil sera impératrice. Plus tard, il se résoudra à prendre pour épouse principale, quoi qu'il puisse en coûter à Murasaki, la troisième fille de l'ancien empereur son frère.
Celle-ci cependant cèdera aux instances d'un jeune homme, fils de l'ami d'enfance du prince, et ce dernier acceptera pour sien l'enfant qu'elle met au monde, tenant cet affront pour un juste retour des choses.
Après la mort du héros, c'est cet enfant, Kaoru, parvenu à l'âge adulte, qui deviendra le personnage central du récit. Profondément marqué par la révélation de ses origines, il hésite sans cesse entre l'amour et la dévotion, courtise successivement trois soeurs pour se voir chaque fois préférer le même rival plus entreprenant. La troisième, prise entre les deux jeunes gens, se jette à l'eau, en est retirée juste à temps, puis entre en religion...
Le récit s'arrête là. Est-il inachevé comme on l'a dit? Inachevé par lassitude, ou par la mort interrompu? À moins que cette coupure ne soit un suprême effet de l'art: car n'est-ce pas ainsi que s'achève la vie, toute vie, au détour d'une phrase, comme par des points de suspension, ceux que l'on est tenté de placer à la fin de cette oeuvre unique?


medium_genji_1.3.jpgLa plupart des scènes se déroulent en vase clos, les courtisans s’échangent des poèmes à double ou triple sens, sous la surveillance constante des autres caudataires qui guettent les moindres gestes, bruits, attitudes équivoques et ce d'autant plus facilement que les palais ne comportent aucune cloison en dur mais de simples paravents, des parois de papier, des stores. Les appartements sont une immense pièce modulable suivant le nombre d’occupants et les besoins du moment. C'est une enfilade de couloirs, de longs auvents, de passages couverts, un ensemble de volets coulissants, le plus souvent clos, de cloisons de papier amovibles, de portes à glissière, d'épaisses tentures de soie, de stores à moitié levés, d'écrans d'apparat, qui protègent les femmes des regards curieux. Leur accumulation permet de démultiplier l’espace à l’infini et d’accorder une place à chaque individu mais elle contribue aussi à nier toute vie privée, car elle rend possible l’observation subreptice de scènes et la répétition de conversations destinées, en principe, aux seuls participants, chuchotements d’alcôves comme allées et venues nocturnes.

Les paravents, en raison de la violence du vent, avaient été pliés et rangés, de sorte que rien ne faisait obstacle à la vue ; dans la loggia une femme était assise, que l’on ne pouvait confondre avec nulle autre : son air de noblesse, sa beauté pure rayonnaient autour d’elle, et il lui semblait voir, entre les bancs de brume d’une aube de printemps, un cerisier blanc dans toute la splendeur de sa floraison. Elle répandait un tel parfum de séduction, qu’il semblait venir frapper au visage, presque cruellement, celui qui la contemplait ; jamais femme ne l’avait surpris à ce point


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C'est un monde crépusculaire sans fenêtres, où la pluie oblige à fermer les volets, où seuls un rayon de soleil, un clair de lune, la lueur d'une lampe à huile filtrent à travers les fentes d'un volet ou les interstices d'un toit. Un labyrinthe de pièces où on ne se voit pas, où il arrive qu'au début d'une liaison, des amants se trompent de partenaire. C’est le royaume des indiscrets et des curieux, des insinuations et des calomnies, des chuchotis et des cancans, des allusions perfides et des sous-entendus moqueurs. On y dépérit de lassitude et d’ennui. Un rire étouffé, une bribe de conversation, un froissement de robe, le crissement d'un « parquet chantant », Le tout dans une ambiance de superstition pesante, interdits de direction, on croit aux démons, aux lutins, aux esprits vengeurs, à la possession des vivants, à la colère d'une foule de dieux mineurs, qu'une armée de devins et de médiums conjure et exorcise. On respecte les tabous, comme ces interdits de direction, qui obligent les promeneurs à de longs détours et sont la providence des amants.

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Les femmes surtout sont les personnes les plus étranges, elles ne marchent pas mais elles glissent sur le sol ou elles sont transportées en palanquins fermés, les visages sont fardés de blanc de céruse, les sourcils épilés et redessinés sur le front d'un trait de charbon, la chevelure doit dépasser d’une aune la taille de la personne, sous peine de ne pas correspondre aux canons de beauté, les dents sont laquées de noir, elles portent de multiples strates de vêtements aux couleurs parfaitement codifiées selon les saisons,

Une robe prunier rouge à dessin tissé en relief, un surtout lie-de-vin et des robes de dessous dans les teintes à la mode, tel était le lot de la dame ; une robe étroite à traîne couleur cerisier, avec des robes de dessous d’étoffe souple et moirée, était le lot de la petite demoiselle. Une robe indigo pâle à dessin de paysage marin, d’un tissage raffiné, mais sans éclat, assortie de robes de dessous d’étoffe souple carmin foncé, étaient destinés à la dame de l’été, cependant qu’il avait choisi une robe d’un rouge uniforme et une robe étroite à traîne à dessin de fleur de corète, pour la demoiselle de l’aile occidentale, que la dame, sans en avoir l’air, essayait d’imaginer d’après cela.


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"que la dame, sans en avoir l'air, essayait d'imaginer d'après cela": les femmes d'un même palais ne s'apercevaient pas. Autant de détails de grande importance quand on sait que souvent les hommes ne voient d’elles que les manches qui dépassent des stores lors d’une cérémonie officielle.,

La bordure des stores et les rideaux étaient d’un bleu terne, et par les fentes, ce qu’il entrevoyait des robes gris pâle, des manches jaune gardénia, lui semblait par contraste l’effet d’un suprême raffinement.


manches toujours humides des pleurs que l’on y déverse :

Ma manche tout comme
un roc du large invisible
même en basses eaux
sans que nul ne s’en avise
ne sèche fût-ce un instant


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Les femmes ne pouvaient être vues, elles souffraient des indiscrétions, à la phobie d’être surprises s’ajoutait l’angoisse d’être enfermées, car la multiplication des cloisons de toutes sortes était une source ambiguë de protection. Les objets qui leur appartenaient étaient peu nombreux : boîtes où se rangeaient d’autres boîtes. Un monde de strates et d’empilements, d’assemblages et d’amoncellements.
Comme toujours, la splendeur et la lumière n’ont de sens que par la turpitude et l’ombre qu’elles recouvrent, et où l’endroit révèle l’envers. Mais ces personnages invraisemblables, ces femmes pouvant se couvrir de jusqu’à une vingtaine de kimonos, de manière à laisser deviner la belle harmonie que formaient les tuniques entre elles, mais aussi leurs doublures contrastées, ces femmes que Tanizaki compare à des marionnettes nourrissent des sentiments étrangement contemporains. Comment ne pas s’y retrouver dans cette société aux mœurs relâchées - et l’exemple de ce comble de l’euphémisme :

- daignez au moins m’accorder un regard! dit-il, désespéré, et il voulut l’attirer à lui ; alors elle se dégagea de sa robe de dessus et s‘écarta, sur les genoux, mais sans qu’elle s’en aperçut, sa chevelure y était restée prise ; elle reconnut là, à sa vive consternation, la cruauté d’un inéluctable destin.


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Même si la malheureuse glisse sur les genoux afind'échapper aux assiduités de l'amant, comment néanmoins ne pas reconnaître certaines incertitudes ou intermittences du cœur, au sentiment de l’impermanence (le « mono no aware » - 物の哀れ– le « poignant des choses ») qui encombre l’esprit des héros du récit, comment ne pas retrouver nos propres hésitations et nos propres doutes ? Ne constate-t-elle pas qu'il n'y a pas d'amour heureux, pleinement épanoui, qui soit également durable?

Un matin d’épais brouillard, alors que, vivement pressé par les femmes, l’air ensommeillé encore, il s’en allait à regret, Chûjô no Omoto souleva un panneau du treillis, et comme pour inviter sa maîtresse à le voir s’éloigner, elle écarta le rideau, et lors, de sa main rejetant sa chevelure, celle-ci regarda au dehors. Il s’était arrêté pour admirer la profusion des fleurs du jardin, et sa beauté était incomparable en vérité. Il se dirigea vers le passage couvert, et dame Chûjô le suivit. Sa jupe de crêpe léger couleur rouille, assortie à la saison, proprement nouée à la taille, lui faisait une silhouette souple et gracieuse. Il se retourna vers elle et la pria de rester un instant près de la balustrade de l’angle. Il la contempla, admirant son maintien impeccable et la retombée de sa chevelure.

Je crains qu’on ne dise
Que je vais de fleur en fleur
Mais il m’est cruel
De passer sans la cueillir
La belle de ce matin
Ah, que puis-je faire? dit-il.


Et comme il lui prenait la main elle répartit à l’instant, avec une parfaite aisance, en détournant le compliment :

Vous n’attendez point
Que se lève et se dissipe
Brouillard de ce matin
A croire que votre coeur
A la fleur ne tient guère.


Et quand un jeune page de bonne mine, d’une charmante distinction, le bas de ses chausses bouffantes mouillé de rosée, s’en alla parmi les fleurs pour cueillir des belles-du-matin qu’il vint lui offrir, il eût souhaité peindre ce tableau.

08:30 Publié dans Ecoutes et Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note