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mercredi, 11 mai 2005

Lahore

Lahore, capitale du Penjab. Le géographe Ptolémée mentionne la ville sous le nom de Labokla et elle appartint à plusieurs empires et royaumes effondrés, les Ghazvanides, les Moghols, les Sikhs, le Raj britannique. Comment, considérant les strates et les plis des invasions et des efflorescences éphémères, ne pas comprendre la réflexion de Paul Valéry selon laquelle toute civilisation est périssable ? Dans ses limons, l’Indus a charrié les siennes comme le Tigre et l’Euphrate, ou le Nil.

Lahore est presque une ville frontière. Elle s’est dramatiquement vidée de ses habitants indhous et sikhs durant le partage de 1947 et le traumatisme demeure. La partition de l‘Inde m’aura toujours semblé une monstruosité. A quelques lieues des ultimes faubourgs, vers le couchant, la frontière menace, une limite floue, que les cartes géographiques illustrent en pointillé et mentionnent qu’elles font l’objet d’une contestation. Le Cahemire fait penser aux anciennes marches indéfinies d’empires belliqueux, des avant-postes à s’imaginer attendre l’Ennemi comme dans le Rivage des Syrtes ou le Désert des Tartares. Ce serait une belle image, l’idée d’une région des confins, d’une contrée d’entre-deux, si les habitants n’en souffraient pas autant.

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De la Lahore moghole, il n’en demeure que des restes. Les Sikhs ont détruits de nombreux monuments de l’ancienne dynastie pour édifier de nouveaux palais et le Temple d’Or d’Amristar, de l’autre côté de la frontière, le bazaar est très abimé, les peintures des mosquées y survivent tant bien que mal et les jardins de Shalimar, s’ils sont encore splendides, ne seraient paraît-il qu’un relief de leur splendeur passée et ne permettraient pas d’évoquer le parfum de Mère. Un anglais décrivit Lahore au milieu du XIXe comme « a mere expanse of crumbling ruins », ce qui est tout de même exagéré. Les exceptions notables sont le Fort, la Mosquée principale, et la sublime mosquée de Wazir Khan, recouverte de céramiques et de peintures mogholes et perses. Une phrase à l’entrée du patio des ablutions, que j’ai retrouvée traduite en anglais dans un guide:

Remove thy heart from the gardens of the world
And know that this building is the true abode of man


La ville coloniale en revanche, qui jouxte le centre ancien, est très bien entretenue et déploie des bâtiments splendides, conservant la plupart des édifices bâtis sous le Raj britannique, répartis autour du Mall, immense avenue bordée de platanes sous lesquels fleurissent des lis sauvages orange. De très belles librairies et de très beaux concerts, pour ce qui est la capitale culturelle et intellectuelle du pays. Je ne suis pas demeuré assez longtemps, c’est une ville qui doit se découvrir peu-à-peu, comme les villes marocaines.

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La langue officielle, aux côtés de l’anglais, est l’ourdou, un terme qui provient du turc et signifie « armée » ou « camp » (cf. « horde » en anglais et en français) et représente un mélange du langage du Penjab, de Perse, de Turc et d’Arabe. On se salue par exemple par des salaams.

Lors des conversations, on parla souvent du Quartier Rouge. Du Quartier Rouge de Lahore, il ne demeure également que des débris et des souvenirs, tel peintre qui en « immortalise » certains personnages, tel homme d’une soixantaine d’années qui se remémore ses premiers émois en présence de danseuses. Juste la terrasse d’un très beau restaurant qui surplombe la ville ancienne et les minarets de la grande mosquée d’Aurangzeb. Sur le Quartier Rouge, les réflexions d'une amie, à qui j'ai offert un livre qui traite du thème:

I have begun the book on the Shahi Mohalla, Taboo, and to my surprise,
discover it was where we ate dinner at Cuckoo's. No, I do not have any
hang-ups of visiting such areas, it fills me with sadness, however as to
the situation historically of womankind. In Pakistan, I have been
invited to dinners where dancing girls have been hired to amuse the men
with their wives sitting, watching them get more and more drunk,
throwing money at the poor girls while they dance and sing, it fills me
with horror. I have left nauseous the only time I attended, never to
accept such invitations again. I know the book will leave a very bad
taste for a long time, however, I must read it.



Ai rencontré un Italien qui entend rénover la vieille ville selon un principe similaire à celui qui est utilisé pour la récupération des villes impériales du Maroc.

Il faut surtout mentionner un superbe musée, où se trouve le fabuleux Siddartha décharné

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Ce musée-là, mais également celui de Peshawar et de Taxila, les trois que j’ai eu l’occasion de visiter, récèlent les principaux trésors de l’art du Gandhara. Il était très agréable de voir des pères emmener leur famille en excursion au musée, pour se promener devant les vitrines et quelquefois expliquer tel ou tel objet à leurs enfants.

Jamais je n’aurais imaginé avoir eu la chance de contempler cet art ni de me promener dans les anciens sites de la civilisation trop éphèmère de Gandhara. Je me rappelle très bien que j’avais trouvé un livre de Malraux dans la bibliothèque de mon père, que j’avais lu avec passion, le « Musée Imaginaire », dont un chapitre établissait un parallèle entre les statues d’Appolon et les images asiatiques du Bouddha.


Le bouddhisme, exprimant la plus haute sagesse par le visage du Sage, contraignait chacun de ses artistes à tirer de l'illusion universelle quelque fragment de délivrance, et sa stylisation à faire du monde la parure de la sérénité


Cette lecture m’avait fasciné. Je dois dire que tous les aspects syncrétiques de l’art me passionne, comme les meubles indo-portugais de Goa, les céramiques turques à motifs chinois, les églises baroques du Brésil ou du Mexique, les édifices mudéjares d’Espagne, etc,… L’art du Gandhara aurait permis de stimuler les artistes d’Asie à répresenter idéalement le Bouddha. Et les vitrines des trois musées regorgeaient de statues décapitées, de têtes au nez fracassé, de bras mutilés de cet « extatique aux yeux mi-clos ».

07:10 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note

Commentaires

Lahore, Shalimar: les lieux valent donc les noms!

Ecrit par : Philippe[s] | mercredi, 11 mai 2005