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lundi, 23 janvier 2006

La réinvention d'Alceste et Philinte

Collègue Préféré a été promu voici quelques jours, ce qui lui permet de se rapprocher du Pouvoir, mais ce qui entraîne également quelques rancœurs autour de lui. Je l’ai sincèrement félicité, d’autant plus franchement que je le trouve brillant et sympathique, et que sa promotion, par l’estime qu’il me porte, m’avantage également de quelque manière. Appréciation et aspect aimable forment une combinaison qui m’entraîne souvent à nourrir certaines admirations, que je stimule d’autant plus volontiers qu’elles donnent l’impression d’« agrémenter » le quotidien. Ne vaut-il pas mieux s’entourer de personnes que l’on juge admirables? C’est sans doute enfantin, ou un trait d’adolescent attardé, mais je n’aimerais pas changer, je préfère rehausser les gens que les discréditer.

 

Il était manifestement ravi de la nouvelle circonstance, nous avons pris un café ensemble et, dans son euphorie, il se laissa aller à l’une et l’autre confidences, me nommant les personnes qui le jalousent, celles avec qui il pense avoir des problèmes, brochant sur le tout qu’il ne possédait pas d’amis, qu’il était un solitaire ; un misanthrope, somme toute. Un loup des steppes version castillane. Il me prit comme contre-exemple, le prototype de celui qui est capable de parler de tout et de rien avec tout le monde et de ne pas hésiter à s’en aller présenter la Ville aux Antipodes. Et je ne devais pas commencer à me récrier « mais non, mais non, pas du tout, je suis excessivement timide ; seulement je combats cette timidité comme je peux, même en simulant le contraire de la timidité », il ne m’aurait pas cru. Cela n’a « aucune espèce d’importance », d’ailleurs.

 

Ce fil de conversation me surprit grandement chez lui, et seul le contexte –la satisfaction de la promotion- permet de l’expliquer, car il est justement très discret et l’accompagner à déjeuner suscite quelquefois la panique des « blancs » dans la conversation. Au moment où il me disait :

- Soy un asocial, tengo pocos amigos alrededor mío

J’avais envie de répondre :

- Espero que me consideres como un amigo.

Mais je me suis retenu de lui demander de me considérer comme un ami. Pourquoi ? Parce que le Narrateur de la Recherche ne croit pas en l’amitié ? Que je l’admire et qu’il me paraît aimable ? Que je ne me sens pas bien ces derniers temps? Peur qu’il n’accepte pas ? Un certain sentiment de lassitude ?

 

Ensemble, nous commettions de cette manière une refondation du dialogue d’Alceste et Philinte. Ma réplique :

 

J'observe, comme vous, cent choses, tous les jours,

Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours:

Mais quoi qu'à chaque pas, je puisse voir paraître,

En courroux, comme vous, on ne me voit point être;

Je prends, tout doucement, les hommes comme ils sont,

J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font

 

Et celle du Nouvel Alceste :

 

Et je ne hais rien tant, que les contorsions

De tous ces grands faiseurs de protestations,

Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,

Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles,

Qui de civilités, avec tous, font combat,

Et traitent du même air, l'honnête homme, et le fat.

 

Hélas, si dans l’œuvre de Molière Alceste en sort quelque peu ridiculisé, je ne sais pas si aujourd’hui ce ne serait pas autour des Philinte en herbe de l’être !

 

Il me fit plaisir, le voir ainsi heureux, connaître cette sensation du battant, et cela allégeait le sentiment d’une Ville triste. Tout semblait si fragile. Impressions de deux fourmis sans ombre, avec la différence que l’une s’imagine voir une trace croître derrière elle. Nous continuions de siroter notre café.

 

Les jours qui suivirent confirmèrent certaines de ses craintes et il adopte pour le moment l’attitude du jeune coq qui possède une de basse-cour plus vaste, qu’il doit défendre. C’est assez passionnant à observer, d’autant qu’à première vue il a l’air de prendre convenablement la mesure de ses fonctions, auxquelles il me demande de collaborer, ce à quoi j’acquiesce d’autant plus volontiers que je l’estime. Je le surnomme « el lobo estepario » dans mes courriers, sans que de toute manière son attitude ait grand chose avoir avec le personnage décrit par Hesse.

08:52 Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note

Commentaires

Voilà de saines façons de sortir du triangle du désir mimétique (rires).

Ecrit par : Lambert Saint-PAul | lundi, 23 janvier 2006

Vous êtes un émule de René Girard? Avez-vous d'autres recettes?

Ecrit par : selian | mardi, 24 janvier 2006

J'ai toujours aimé les samoussas. René Girard les fait très bien. Une autre recette ? Non, je n'aurai pas fait mieux que vous.

Ecrit par : Lambert Saint-PAul | mercredi, 25 janvier 2006

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