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jeudi, 23 février 2006
Les Variations Gouldberg ou "Gould auteur des Variations"
Ecouter Bach interprété par Gould est des plus étranges pour un fat qui se devait auparavant de professer comme religion celle de n’écouter de la musique baroque que sur des instruments d’époque. J’en ai fait part à Philippe[s], qui me semble ne pas détester le compositeur de Leipzig et qui a –très- gentiment éclairé ma pauvre lanterne et qui a surtout apporté la seule réponse congruente, en fin de compte, que c’est une question de goût.
Découvrir –il n‘est jamais trop tôt- l’interprétation de Gould sur piano ressemble à une mise en musique d’une nouvelle de Borges, celle où l’auteur traite justement des interprétations diverses d’un même livre, Pierre Ménard auteur du Quichotte. Pierre Ménard, en cherchant à s’écarter du Quichotte, épuise tous les possibles comme ne lui offrant pas la même richesse arbitraire que l’original… mais il produit un Quichotte équivalent à la lettre près : il découvre la liberté d’inventer le Quichotte,
Le destin de chaque homme est capable de reconduire au même livre, non pas parce que la vie de chacun est interchangeable avec celle de tous les autres et qu'il pourrait dès lors les assumer toutes, mais parce qu'un livre est un diagramme interprétable à l'infini dont la portée outrepasse toujours la signification immédiate des mots et des phrases. Le même énoncé peut alors résulter de genèses originales, provenir de parcours non congruents — seul le point terminal apparent est le même
Adapter cette citation à l’interprétation musicale, et le tour est joué. L'est-il vraiment?
Dans le même mouvement, question de goût, contempler la Ville à travers les yeux vert amande d’un marin en permission et avec les toccatas –plus que les variations, somme toute- comme « bruit de fond » est de plus agréables. Les toccatas « glosées » par Gould, c’est un sentiment de mer apaisée, de mer étale, de surface miroitante, d’étendue de vif-argent. Images de thé de l’après-midi, de thé blanc dont les pousses couleur d’aiguilles nacrées virevoltent dans une haute et mince théière en verre, une assiette de scones tièdes et des ramequins de marmelade d’oranges, de cédrats, de figues, de livres rabattus et délaissés dans un divan, de tête-à-tête murmurés, de fenêtres closes et de volets rabattus ; mieux encore, nul volet, nulle ouverture, des murs simplement dépouillés, car les ouvertures sont mentales, la musique offrant en soi tous les paysages, comme si se trouvaient réunies les visions des plus belle grèves de ce monde, des plus imposantes cimes, des monuments les plus remarquables et que l’esprit les liât en un sonnet acoustique, les accueillît comme autant de baies imaginaires, les distillât d’ailleurs intimes.
08:49 Publié dans Ecoutes et Lectures | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note
Commentaires
La position de l'interprète-musicien (et de Gould en particulier) me semble passablement différente du lecteur (si l'on considère Pierre Ménard en tant que lecteur).
Ma réponse à ton interrogation est très incomplète, car je n'ai pas vraiment aborder la question de Bach/Gould. Mais la résumer à "c'est une question de goût" est un peu abusif !!
Ecrit par : Philippe[s] | jeudi, 23 février 2006
Oui, c'est tout à fait arbitraire... et réducteur, mille pardons. Je peux brûler -virtuellement- le billet si tu le souhaites.
Pierre Ménard n'est pas tant un lecteur que "un" auteur du Quichotte. C'est à dire que Borges imagine un certain monsieur Ménard à qui il prendrait la fantaisie d'écrire le Quichotte au XXe Siècle. La critique littéraire serait alors différente selon que l'analyse est faite à partir d'une oeuvre écrite par Cervantés ou par un écrivain contemporain. C'est cette similitude dans l'idée d'une divergence dans l'interprétation qui me donna la mauvaise idée d'en parler. Je n'ai aucune lumière en matière musicale ni de critique littéraire.
Ecrit par : selian | jeudi, 23 février 2006
Mais non, ce n'est pas une mauvaise idée, il faudrait sûrement la creuser (je devrais relire Pierre Ménard auparavant). On pourrait peut-être faire un rapprochement Pierre Ménard / Marcel Duchamp (et Duchamp Gould ?)
Ecrit par : Philippe[s] | jeudi, 23 février 2006
J'y avais pensé!!!
Ecrit par : selian | jeudi, 23 février 2006
Excusez-moi de m'immiscer de la sorte, mais il me semble que le postulat borgien, comme vous l'indiquez, n'est pas celui d'exposer à l'accueil de la critique contemporaine une oeuvre littérale du Quichotte, ni son intetrprétation d'ailleurs. Borges a tenté une réflexion sur l'existence d'une oeuvre du moment que cette oeuvre est sumise à la lecture et chaque lecteur du Quichotte en devient L'Auteur. Sans l'acte créateur de la lecture aucun livre, aucune oeuvre quelqu'ils soient ne pourraient exister ou seraient de ce fait de la matière morte, du néant. C'est le fait de LIRE que fait de Pierre Menard l'auteur du Quichotte, chaque lecteur de Borges devient l'auteur de FICCIONES. Dorénavant, lorsque vous plongerez à nouveau dans la lecture de 'Pierre Menard, auteur du Quichotte' vous allez lire une autre version de cette nouvelle, puisque vous n'êtes plus celui qui l'a déjà lu, votre lecture la réactualise.
C'est porquoi, je pense, Borges cite cette phrase de Cervantes :
"(...) la verdad, cuya madre es la historia, émula del tiempo, deposito de las acciones, testigo de lo pasado, ejemplo y aviso de lo presente, advertencia de lo por venir."
et cette autre de Menard:
"(..) la verdad, cuya madre es la historia, émula del tiempo, deposito de las acciones, testigo de lo pasado, ejemplo y aviso de lo presente, advertencia de lo por venir."
indiquant qu'entre la lecture de deux phrases le temps écoulé vous a changé et ce n'est nullement la même phrase que vous lisez bien que ce soient les mêmes mots. Celle de menard résonnera en vous plus que celle de Cervantes.
Je pense également qu'i en va de même por la musique, que Gould est Bach lorsqu'il joue.
Bien à vous
Ecrit par : Romano Della Mare | dimanche, 12 mars 2006
Certes,
Quand nul ne la regarde
La mer n'est plus la mer
Je me suis sans doute mal exprimé mais je suis d'accord avec votre conclusion; "Gould est Bach lorsqu'il joue". Quand il joue, il "invente" les variations.
Ecrit par : selian | lundi, 13 mars 2006
Mais non, Gould n'est pas Bach quand il le joue, pas plus que je ne suis Gould quand je l'écoute, ou que je suis Velasquez quand je le regarde, ou que je suis Cervantès ou Borgès quand je les lis (je ne lis pas du tout Ménard comme vous).
Et si la mer n'est plus la mer
quand nul ne la regarde
Je ne suis pas la mer
quand je la regarde
Ecrit par : Philippe[s] | lundi, 13 mars 2006
C'est bien là la question que Borges (sans accent) a tenté d'exprimer, au travers de ses "Ficciones" et en particulier de 'Pierre Menard, ...' (encore sans accent dans le texte original, ce qui lui confère une autre lecture et prouve que ni vous ni moi n'avons lu le même texte). Personne n'est le même d'une minute à l'autre.
Excusez mon peu de références, je n'ai nullement envie de vous fatiguer avec des citations, mais un philosophe grec dont j'ai oublié le nom, a énoncé cette vérité bien avant que Borges ne la reprenne: Aucun homme ne descend deux fois au même fleuve.
Et il me semble bien que si vous réfléchissez a deux fois, vos conclusion ne seront jamais identiques, comme ne le sont ni vos lectures, ni l'écoute d'une oeuvre musicale car il intervient le déjà ressenti mais il ne sera pas LE même.
Avez-vous déjà changé d'avis envers quelque chose? Vous n'avez pas cessé d'être vous pour autant mais vous n'êtes pourtant plus la même personne.
Prétendre que Gould est Bach au moment de jouer ce n'est pas dire qu'il le devient en s'apropriant de lêtre et de l'essence de Bach, mais il le fait revivre le temps de cette interprétation et vous qui l'écoutez aujourd'hui ne le faites plus comme vous l'avez fait la première fois!
Voilà ce que je voulais exprimer en vous faisant partager le peu que je connaisse sur Borges.
Quant à la mer, si vous ne l'avez jamais vu elle n'existe pas pour vous en tant que réalité issue de l'expérience mais de la simple affirmation empirique.
Vous existiez avant que je ne vous lisse, mais tant que je ne vous avais lu, pour moi, vous n'existiez pas.
Encore bien à vous.
Ecrit par : Romano Della Mare | lundi, 13 mars 2006
Je pense que Cervantes ne prend pas d'accent non plus (et Sélian ?)
Ecrit par : Philippe[s] | lundi, 13 mars 2006
Les accents, normalement aucun des noms mentionnés n'en prend, ni même Selian, en espagnol. En français, j'ai vu une traduction titulée "Ménard, auteur du Quichotte", au lieu de "Menard, autor del Quijote". Quijote se voit également avec la graphie anglaise de Quixote. Etymologiquement, Quijote viendrait du latin coxatus, et signifie, revêtu d'une armure aux jambes. Cf. le terme français cuissot.
Le philosophe grec mentionné est Héraclite d'Ephèse, qui écriit, "on se baigne et l'on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve".
Mis à part cela, je suis en réalité assez surpris de la "charge" de commentaires qui se déroule à la suite d'une boutade. Je ne suis pas assez intelligent pour suivre le fil de discussion et j'en suis confus.
Ecrit par : selian | lundi, 13 mars 2006
Sélian,
Merci de cet éclairage quand au philosophe grec! Je suis plus enclin a me rappeler des idées que des noms.
Merci aussi de nous faire partager vos impressions. J'arrête ici de squatter ce space.
Mais avant de quitter cet échange pour d'autres, une dernière chose, la graphie originelle de Quijote est Quixote avec X, mais étymologiquement cela viendrait, comme c'est écrit dans le roman de 'quijada' qui signifie mâchoire. Mais là encore nous nous confronterons sur un terrain glissant puisqe Cevantès lui-même affirme ne pas être l'auteur du Quichotte, et je serait tenté de croire que Borges s'est servi de cette possibilité littéraire laissée volontairement ouverte par Cervantès (je respecte la garphie française qui existe pour celui-ci et non pas pour Borges).
Et encore un tout petit commentaire, je pense que celui qui a traduit 'Ménard' au lieu de 'Menard' n'a pas respecté le texte et l'intention de Borges car d'autres noms français figurant dans la version espagnole portent lorsqu'il le faut l'accent adéquat.
Sélian, on ne doit pas se surprendre de ce que l'on peut provoquer avec une boutade, qui à mon sens n'en est pas une, car souvent ce qui nous paraît léger ou évident suscite, comme c'est le cas, des réactions inattendues.
Bien à vous.
Ecrit par : Romano Della Mare | mardi, 14 mars 2006


