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lundi, 13 mars 2006
De retour de Сибирь
J’ai accompagné Alceste en Sibérie, dans l’Oblast d’Irkoutsk - Ирку́тск, un de ces points géographiques du globe qui frappent l’imagination, selon des critères assez divergents. La région ne relève pas vraiment de mon domaine, plus orienté aujourd’hui vers les anciennes civilisations orientales et sous des Tropiques bien plus cléments, non à parcourir ces terres en proie au pergélisol depuis la glaciation de Valday, entre les steppes de Cisbaikalie, la Mongolie et la Bouriatie (j’aurais dû être professeur d’histoire et géographie). Alceste demanda ma compagnie comme une faveur, arguant de ma « buena presentación ». Ce qui m’a rendu perplexe. Mère n’aura –vraiment- pas été heureuse de savoir que j’ai dû utiliser des Tupolev, aucun trajet qui ne passe pas par Moscou sans devoir emprunter ces supposés dangereux coucous volants. Elle aurait été encore plus furieuse de savoir que les émanations olfactives de la cabine étaient un mélange de nourriture, de sueur et d’alcool, et que les hôtesses devaient interdire à certains passagers trop joyeux d’ouvrir une seconde bouteille de vodka au cours d’un vol d’un peu moins de six heures.
J’avais auparavant lu quelques récits de voyage : mémoires éphémères de passagers du transsibérien, comptes-rendus sommaires d’histoires locales, s’enracinant dans les récits d’Hérodote sur les Scythes et les Sauromates. Irkoutsk est le portique slave vers la Sibérie, une des villes les plus anciennes de la colonisation dans ces immensités, avançant dans les terres des Yakoutes, des Bouriates et des Mongols, fondée et grossie de cosaques, missionnaires, déportés, marchands et aristocrates en exil. C'est en 1652 qu'un boyard cosaque du nom de Yakov Pokhabov implante un fortin sur les rives de la rivière Irkut, un des affluents de l'Angara, le seul fleuve à couler du lac Baïkal, se jeter dans l’Ienissei, qui se fond lui-même dans les eaux de l’Océan Arctique. Avides de conquêtes les Russes tentèrent d'étendre leur pouvoir vers l'Est, c'était la conquête sur les territoires des nomades qui aboutira au Kamtchatka, aux côtes de Californie et… au futur désastre de Port-Arthur.
Des descendants des Zaporogues avançant vers l'Est après avoir insulté le sultan de Constantinople,
Poisson pourri de Salonique
Long collier des sommeils affreux
D'yeux arrachés à coup de pique
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique
prélevaient un impôt, le yasak, qui correspondait à des fourrures taxées aux indigènes locaux en fonction de leurs territoires et de leur nombre. Le blason de la ville d’Irkoutsk est d’ailleurs un animal tenant dans sa gueule un vison ou une hermine. A partir de 1698, quand un marchand du nom de Spiridon apporte les premières porcelaines Ming, le fondouk devint le lieu des trocs de toutes espèces, produits de la Chine en échange de l’or, la zibeline, les ivoires de mammouths. C’était également un relais d’étapes : entre la cour du tsar de toutes les Russies et celle de l’empereur de Chine, quand les ambassades se relayèrent en vue de déterminer les frontières ; pour les expéditions lointaines, comme celle du Kamchatskaya, commandée par Béring, ou celles de Shelekhov, vers l’Alaska ; celles de Golikov vers les îles aléoutiennes... et ces rêves foufroyés d’une Californie russe… Son tombeau se trouve dans un monastère dans les faubourgs de la Ville :
Irkoutsk est depuis le début une ville universitaire. L’Encyclopédie d’Alembert et Diderot pouvait s’y lire dès 1781 à l’université, où l’on enseigneait le japonais, le chinois, le mongol. 566 recrues furent envoyées contre les troupes napoléoniennes en 1812. A partir de 1753, la nécessité de peupler la Sibérie et d'exploiter ses richesses minérales aboutit à la suppression de la peine de mort, remplacée par celle des travaux forcés. Ainsi, deux cents ans avant les Bolchéviques, la Sibérie est déjà une terre d'exilés. L'exil des révolutionnaires "décembristes", par le tsar au XIXème siècle, favorisa involontairement le développement culturel de la ville et la construction d'isbas importantes. Mais cela est une autre histoire, pour demain.
08:40 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Commentaires
Je crois en effet que tu aurais été un bon prof d'histoire-géo... mais c'est passionnant.
Et les Cosaques Zaporogues
Ivrognes pieux et larrons
Aux steppes et au décalogue...
Ecrit par : fuligineuse | lundi, 13 mars 2006
Chère Fuligineuse, les prochains jours seront très "cours d'histoire-géographie". Je me rends compte que j'ai gribouillé de nombreuses pages que je suis en train de "mettre au propre".
Ecrit par : selian | lundi, 13 mars 2006




