« Les équilibres d'Alberto Burri | Page d'accueil | Retour de Tervueren »

mercredi, 12 avril 2006

Un évangile selon Judas

Une publication bien dans l’air du temps, puisqu’une partie de l’Humanité célèbre Pâques, que les balcons de la plupart des villes d’Espagne se sont ornés de feuilles de palmiers et de branches d’olivier, et que les chars processionnels traversent les quartiers anciens à dos de costaleros, accompagnés de longues théories de nazarenos, comme ceux magistralement photographiés par Ortiz Echagüe:

 

medium_echague.jpg

 

Ont été publiés des fragments d’un Evangile selon Judas, un de ces nombreux textes apocryphes et gnostiques non retenus par la tradition de l'Eglise, simplement parce qu'ils ont été rédigés et connus tardivement – et non à cause de divagations qui en ruineraient l’assise, à la manière de ce que propose l’intrigue du Da Vinci Code. Les gnostiques prétendent que la connaissance de Dieu est réservée à un cercle limité d'initiés, réinterprétant librement les écritures juives et chrétiennes, ou, selon Plotin :

 

…ceux qui affirment que le démiurge de ce monde est mauvais

et que le Cosmos est mauvais…

 

D’où proviennent ces fragments d’un évangile écarté dès avant le Concile de Nicée? D’un codex rédigé en copte et retrouvé dans le désert de Haute Egypte, près de Myrnia, au début des années 1970. Après une longue restauration, il a été publié dernièrement par la National Geographic Society. Le codex compte 66 feuilles de papyrus et contient un exemplaire d’un Evangile apocryphe de Judas comprenant 26 feuillets. L'existence d'un Evangile de Judas en langue grecque est connue depuis longtemps. Dès 180 après J.-C., l'évêque Irénée de Lyon combat cette œuvre dans son traité Adversus Hœreses - Contre les hérésies.

 

D'autres encore disent que Caïn était issu de la Suprême Puissance, et qu'Esaü, Coré, les gens de Sodome et tous leurs pareils étaient de la même race qu'elle : pour ce motif, bien qu'ils aient été en butte aux attaques du Démiurge, ils n'en ont subi aucun dommage, car Sagesse s'emparait de ce qui, en eux, lui appartenait en propre. Tout cela, disent-ils, Judas le traître l'a exactement connu, et, parce qu'il a été le seul d'entre les disciples à posséder la connaissance de la vérité, il a accompli le « mystère » de la trahison : c'est ainsi que, par son entremise, ont été détruites toutes les choses terrestres et célestes. Ils exhibent, dans ce sens, un écrit de leur fabrication, qu'ils appellent « Evangile de Judas ». (Adversus Hoereses, livre I)

 

Cela rentre bien dans la lignée des effroyables galimatias théologiques… Un siècle plus tard, saint Hippolyte, dans son Hérésiologie, ne les jugea pas dignes d'être réfutés, d'où l'on peut conclure qu'ils n’étaient plus la « fleur des pois » ou le «cramoisi » des hérésies en vogue.

 

Les savants en fixent la rédaction entre 130 et 170, et l'attribuent à un groupuscule gnostique, celui des Caïnites, comme le mentionne l’évêque de Lyon. Selon les Caïnites, le Dieu de la Bible est d'une nature imparfaite. En conséquence, les Caïnites trouvent la perfection dans l'opposé de la révélation juive et honorent les personnages que la Bible stigmatise. En premier lieu, Caïn, en donnant la mort à son frère Abel, démontre que la puissance dont il tient sa force est d'un ordre supérieur à celle qui protège Abel ; puis Ésaü ; mais aussi les habitants de Sodome, ou comment être Caïnite sans le savoir ; Coré et ses compagnons, qui doutent du mandat de Moïse sur le peuple d’Israël. Judas l'Iscariote est aussi tenu en honneur par la secte: trahissant le maître, parce qu'il pressent que sa trahison est nécessaire au salut du genre humain. Selon l’évangile récemment découvert:

 

Tu les surpasseras tous.

Car tu sacrifieras l’homme qui me sert d’enveloppe

 

Et c’est l’évidence. Sans la trahison de Judas, pas de moment de Pâques, sans Pâques, aucune greffe chrétienne sur l’arbre antique. Plotin aurait ressourcé le paganisme. Judas aurait accompli la volonté divine en livrant Jésus.

 

medium_judas1.2.jpg

 

A la manière gnostique, le texte présente Judas comme un initié : le sacrifice est indispensable à la rédemption du monde. Il est responsable de la plus difficile des missions : trahir pour obéir.

 

Tu seras stigmatisé par les autres générations

 

Le manuscrit tombait en morceau depuis sa découverte, laissé dans les pourrissoirs des coffres bancaires par les spéculations des marchands et trafiquants d’œuvres d’art. La datation au carbone 14 révèle un manuscrit écrit entre 220 et 340, ce qui est une frange énorme puisqu’elle couvre les ultimes persécutions, dont celles de Dioclétien, la reconnaissance de Constantin et les premiers Conciles établissant les canons et excommuniant les penseurs déviants de l’orthodoxie ; notamment, la floraison des Pères anténicéens et des Christologues pré-chalcédoniens. La liste des sectes gnostiques et des hérésies est hallucinante, elle pourrait se prononcer comme un vrombissement ivre:

kantéens

séthiens

barbelognostiques

archantiques

ophites

naassènes

pérates

montanisme ou hérésie cataphrygienne

marcionitisme

ébionisme

elkasaïsme

valentinisme

donatisme

méletisme

pneumotomaches

papianistes

pépuzites

hydroparastases

messaliniens

audiens

tascodrogites

apotactiques

 

Ce processus proche du délire, où les premiers chrétiens s’entredéchirent comme des rats dans un navire en dérive, où le contenant prend le pas sur le contenu, est admirablement décrit par Gibbon dans le Déclin et Chute de l’Empire Romain. Qu’est-ce que le christianisme détenait que ne possédait pas les derniers feux du paganisme ? Plotin était-il trop abstrait ? Pourquoi les premiers Pères de l’Eglise s’en inspirèrent-ils ? Le christianisme est-il un néo-platonisme qui ne veut point l’admettre ? Hormis l’exclusivité, en quoi la vénération de la Trinité et des saints est-elle si différente de l’hénothéisme ? Lu quelque part que le catholicisme est un monothéisme de pure forme. On peut le croire, quand on voit défiler les différentes images de Séville durant la Semaine Sainte.

 

Le document copte, ainsi authentifié et daté, ne constitue donc pas une révolution dans la connaissance des origines chrétiennes : le manuscrit restauré est une copie et une traduction d’une version grecque plus ancienne, qui rentre dans la lignée des nombreux textes rejetés par l’Eglise et les Empereurs chrétiens.

09:05 Publié dans Ecoutes et Lectures | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note

Commentaires

Je vous félicite de votre érudition et vos recherches. J'ai moi aussi pris comme sujet l'évangile de Judas. je vous invite à le parcourir tout en m'excusant le ton un peu "autoditacte" ou dillettante de ma note.

Ecrit par : teddy bear | mercredi, 12 avril 2006

Merci beaucoup. Les dilettantes sont les plus respectables. J'ai bien aimé lire votre article, car il met l'accent sur des aspects différents. J'espère trouver un livre "vulgarisateur" sur le thème des premières hérésies et de la gnose.

Ecrit par : selian | mercredi, 12 avril 2006

Je ne sais pas si c'est exactement ce que tu souhaites, mais un livre qui vient de sortir se rapporte à ton sujet : "Le Livre de Judas", de Nicolas Grimaldi, aux PUF (lire article sur le site de Libération)...

Ecrit par : fuligineuse | vendredi, 14 avril 2006

Merci, un autre livre que je viens de dévorer est Les Gnostiques, de Jacques Lacarrière

Ecrit par : selian | lundi, 24 avril 2006

Je tiens à vous adresser mes remerciements pour l'éclairage que vous nous apportez sur le fameux évangile dit de Juda.Je suis chrétien et souhaiterais naturellement avoir plus de lumière sur l'Evangile de Juda. En quoi remet il en question les fondements de notre foi chrétienne?Quelle est la position de Rome sur la question?De nombreuses générations chrétiennes ont bati leur foi sur une certaine approche du mal dans la Bible.Judas Iscariot est l'une des figures emblématiques de la question du péché et du mal dans nos saintes écritures.Procéder à une relecture du rôle de ce grand personnage du nouveau testamment peut à coup sûr ébranler la foi de nombreux chrétiens. Et pourtant au fond nous ne pouvons nous empêcher de nous interroger sur le rôle et la responsablité de Juda dans notre salut. Celui ci en réalité cristallise une contradiction qu'exprime bien le Christ quand il dit"il faut que le malheur arrive mais malheur à celui par qui le malheur arrive".Mais au fait Jésus ne résoud t-il pas la question pour les êtres finis que nous sommes en nous interdisant de juger quiconque dans l'accomplissement de ses actes. La raison exige des clarifications mais la foi nous recommande de bien faire la part des choses. Il ne nous incombe peut être pas de juger Juda.Car tout compte fait nul ne peut prétendre aujourd'hui avoir pleinement compris le sens véritable de son acte. Et pourtant l'Eglise a condamné et continue de le condamner aujourd'hui.Cette condamnation a conduit à des excès tels que la légitimation de l'antisémitisme.
Merci

Ecrit par : ESSO Olivier | jeudi, 04 mai 2006

Merci pour votre appréciation. J'abonde dans votre sens quand vous soulignez que le personnage de Judas est paradoxal: nécessaire mais condamnable. Mais Judas était-il si nécessaire? Pourquoi avoir dû ancrer la révélation du nouveau testament dans la souffrance? A noter que les premiers chrétiens préféraient l'image du Christ Pantocrator à celui du Christ crucifié, un pasteur d'âme plutôt qu'une victime.

Quant au texte en lui-même, celui-ci rentre dans la lignée de nombreux textes gnostiques et je ne crois pas qu'il soit "en soi" très révolutionnaires. L'Eglise eut beau jeu de "déblayer le terrain" par les multiples Conciles qui se tinrent dès les premiers siècles.

Ecrit par : selian | jeudi, 04 mai 2006

A propos de l'evangile de juda pourquoi a t-on attendu des siecles avant de nous faire connaitre qu'il existe un texte de ce genre.Chretien catholique que je suis quelle importance voudrait- on que j'y attache.Cet evangile a t-il été à quel moment de la vie de juda.Avant ou apres la mort de juda

Ecrit par : edouard | vendredi, 02 novembre 2007

Je voudrait juste jeté un pavé dans la marre ne dit t'on pas que juda fût investi d'une mission ? mais si c'est la cas pourquoi son suicide il devait vivre en tant que mauvais et subir toute ces insultes subir ce que le seigneur jésus lui qualifiait d'une vie rûde et sans joie pour qu'a son tour il puisse connaître la véritée sur le paradis c'était en quelque sorte un marché que le seigneur lui a fait tu est un initié mais pour pouvoir être reconnu comme t'elle tu doit me trahir donc a partir du moment ou Juda la trahi c'est qu'il avait accepter le marché que le seigneur lui proposait donc pourquoi ca mort ? Je pense que nous pouvons simplement en déduire que ce n'est donc pas un suicide mais bien une vengeance peut être même pire . Imaginons ... Les apôtres ce sentent trahi par le seigneur lui même et par Juda décidâme de ce venger et comme il ne pouvait plus le faire sur leur " seigneur " déja mort il ne leur reste plus que Juda qui fût pendu haut et court enfin si c'est vraiment ce qu'il c'est passer je veu juste dire par la que cette évangile ne soulève pas que la question sur la culpabilitée ou non de Juda mais bien de ce que tout cela a entrainé ca mort n'est pas un suicide malheureusement aucun texte ne pourra jamais le prouver ni révoquer quoi que ce soit !!!

Ecrit par : Vendetta | lundi, 24 mars 2008

Ecrire un commentaire