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mercredi, 21 février 2007

La Dame de Lahore ou l'Amertume

« Ah ! Comment peut-on être si innocent ? ». Cette phrase, je me la serai répétée maintes fois, quand à l’émerveillement succédèrent la défiance, le découragement et l’antipathie. De fait, après la visite merveilleuse des ruines de Taxila, après s’être doucereusement lamenté sur les vestiges gréco-bactriens, il y eut dégringolade. Déjà, il ne faut jamais mêler l’amitié aux affaires, d’autant plus si la personne est une virago extraordinaire, prête à défendre ses intérêts comme une lionne. Le pire, c’est qu’une pareille histoire est arrivée à Lisbonne une dizaine d’années auparavant, et que cela n’aura servi de rien.

 

Cette femme alpaga toute une société par des promesses mirobolantes d’argent facile et d’honneurs à glaner par brassées. Entre-temps, avant la débâcle des affaires, elle inonda d’une de ces amitiés envahissantes dont on ne sait comment s’en dépêtrer. C’est bien agaçant, mais les gens trop polis se retrouvent trop souvent enchaînés par des liens qu’ils n’auraient pas souhaité dans un sain jugement mais qu’ils se rebutent à dénoncer, par une certaine paresse et de l’habitude ; de la lâcheté masculine, également. En effet, durant tout un temps, trop affable et trop timoré pour ne pas la décramponner, malgré les conseils des amis. « Envoie-la promener ! On dirait un vieux singe de cirque au rabais », assénait Alceste, « elle fait peur, elle ressemble à Nosfératu au féminin ». Une femme, et de l’âge de nos mères, on se répugne à ne pas la respecter. L’arrivée de Flor de Piel permit de procéder à une opération de largage avec une bienheureuse pusillanimité. La Dame de Lahore avait eu beau se répandre en protestations d’amitiés pures, or, en règle générale, il vaut mieux ne pas croire une femme quand elle vous assure du platonisme. Une

 

Délie objet de la plus haute vertu  

 

n’existe pas souvent dans la réalité. Via sa secrétaire, elle faisait parvenir des cadeaux et des lettres enflammées où elle intronisait dans un anglais fleuri comme son « guide spirituel, mon amant désincarné, mon doux, mon doux, ma passion, si hautement pure, impeccable, sans lequel il me serait impossible d’avancer un seul pas en ce monde », tout en étalant avec complaisance les personnalités qui la poursuivaient, elle, de leurs avances, mais qu’elle devait se refuser à recevoir, par manque de temps, qu’elle entendait uniquement consacrer à une « personne bien plus charmante », sous-entendant d’une manière grossière l’honneur qu’elle réservait. S’inventant la coqueluche des corps diplomatiques et des gouvernements, elle se voit obligée de leur donner des conseils. Sa flagornerie faisait penser à l’ambassadrice de Turquie qui agaçait le Narrateur, dans la Recherche,

 

  « …Quel être supérieur à tous ! Il me semble que si j’étais un homme, ajouta-t-elle avec un peu de bassesse et de sensualité orientales, je vouerais ma vie à cette céleste créature… »  

 

Elle permet d’éviter les guerres et de sauver des coalitions. Intimes de grandes familles du sous-continent, elle est forcée d’aller leur rendre sans cesse visite. A ces récits démentiels de gloire et de haute politique dont elle faisait montre, s’écrier, «  mais mon Dieu !, qu’elle se marie avec un Nabab une bonne fois pour toute, mais surtout, surtout, qu’elle reste là-bas et qu’on  n’entende plus parler d’elle ! »

 

En parallèle à ses prétendus emportements de pure amitié, elle est en même temps orgueilleuse à l’excès, et exigeante, si imbue d’elle-même qu’elle est persuadée d’accorder une faveur à ceux qu’elle l’assaille, tout en étant jalouse envers les jeunes filles qui s’approchaient et surtout s’attarderaient. Elle ne les endure que fugaces et périssables.  

 

La brouille définitive eut lieu comme si de rien n’était, par procuration, dans l'à-propos du vernissage d’une exposition. La commissaire avait organisé l’espace à la manière des cabinets de curiosités de l’ancien temps, avec de belles cartes géographiques, des objets ethniques reliquats d’expositions coloniales précédentes, tissus en fibre de feuilles d’ananas ou de noix de coco, et les incontournables œuvres contemporaines qui laissaient indifférents mais que l’on doit exhiber afin d’étoffer les catalogues et leur donner un aspect plus entier.

 

La Dame de Lahore arriva en retard, elle traversa l’immense esplanade qui menait aux salles d’exposition sous une pluie d’orage ; elle se trouvait costumée d’une tenue vaguement démodée, vêtue d’un ample pantalon noir bouffant et d’un veston blanc à brandebourgs noirs, avec, s’épanouissant de son bustier, une immense fleur aux pétales panachés, mortifères et sombres, de soie et de plumetis, une pivoine arbustive ténébreuse, qui aurait pourtant le pouvoir de chasser les mauvais esprits et d’avoir guéri le dieu Pluton, mais qui surgissait là, de cette poitrine chétive, excroissance vénéneuse. Elle paraissait lasse, de grands cernes lui dévoraient le visage, elle gravit quelques marches vénérables et il fallut se saluer avec amabilité, mais sans se donner l’accolade et sans présenter aucun des amis présents. Flor de Piel, vêtue quant à elle d’une robe couleur d’orange mûre brodée de fils d’or qui la mettait en valeur et contrastait avec l’aspect en échiquier de la dame, se borna à courber légèrement –imperceptiblement, subrepticement - la tête en baissant le regard vers la corolle ténébreuse avec un sourire ironique. La Dame de Lahore était affublée d’une jeune fille dont il fallut plaindre le sort inéluctable, se demandant s’il ne fallait pas la prendre à partie et la sauver, d’autant qu’elle avait joli minois. Toutes deux disparurent peu après avoir salué l'amphitryon. Flor de Piel s’exclama ensuite, « mais c’est l’espionne ! je n’imaginais pas du tout qu’elle allait oser venir aujourd’hui ! », le commentant au cercle réuni autour d’elle, dans un mélange unique de crainte et de commisération. Il se supputait des magouilles, il s’inventait des blanchiments d’argent et des trafics d’armes. Quelqu’un la défendit avec mollesse, pour la forme, « il faut la comprendre, comme femme dans ces pays, ce n’est sûrement pas facile, le milieu masculin ne doit pas être tendre pour elle, elle est obligée de prendre des attitudes de fauve pour se défendre mais pour finir elle les conserve dans la vie courante et elle ne peut s’empêcher de dévorer quiconque l’entoure ou lui fait confiance ». Remarquer ce manège et saisir des bribes de conversation. Se serrer plus près de Flor de Piel qui prit virilement le bras, “Comment avoir pu être aussi ingénu !” Ne jamais se le pardonner. 

 

Au sortir de l’exposition, le temps était particulièrement clément. Les convives prenaient un verre sur les marches de l’escalier tout en devisant. Les chauves-souris remplaçaient les hirondelles et certains pans de ciel possédaient la couleur indigo de tissus indiens. Aucune virago affublée d’une fleur vénéneuse ne gravissait plus les beaux degrés de granit et se sentir –enfin! - totalement à l’aise. Depuis, on se croise à des actes sans jamais plus se saluer

10:00 Publié dans En lisant Proust, En Ville, Les citadins | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note

Commentaires

L'ingénu de Madrid et les fleurs carnivores... (Tiens ! c'est un alexandrin.)

Ecrit par : fuligineuse | jeudi, 22 février 2007

Le début d'un sonnet?

Oui, je sais, je suis ingénu.

Ecrit par : selian | jeudi, 22 février 2007

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