jeudi, 01 mars 2007

Maria Teresa ou la Verdurin

La dernière arrivée – imposée suite à un imbroglio sulfureux – est une Verdurin en mode mineur à la mode locale, castiza. Obligé de la supporter pour des raisons professionnelles, elle me juge délicieusement

Aboli bibelot d’inanité sonore.
Espiral espirada de inanidad sonora.

Et demanda à ce que je lui sois assigné pour lui donner le bras lors des réceptions officielles. Elle me connaît depuis mes premiers pas dans l’Institution, voici déjà huit ans. Depuis quelques semaines, nous nous rendons donc de concert à des actes solennels ou à des cérémonies institutionnelles. Alceste, qui n’en rate pas une, la surnomme Mrs. Robinson et se met à fredonner la chanson de Simon & Garfunkel quand nous nous préparons pour sortir ensemble. Sa conversation, car elle parle beaucoup, d’une voix très douce et égale, est curieusement nostalgique. Un des derniers évènements en date, la création d’une Maison Séfarade en Ville, fut l’occasion de redécouvrir le double patio du palais de la Sainte Croix. L’acte en soi était émouvant, l’hébreu était solennel et conférait un aspect « mystique » à l’événement, le patio était rempli de monde, également dans les galeries attenantes, mais surtout une quadrille de jeunes diplomates nonchalamment penchés depuis la galerie supérieure, têtes inclinées, bras appuyés sur la rambarde de granit et regards mollement lancés sur l’acte tout en bavardant, donnaient un air très « Découverte de la perspective par les peintres de la Renaissance italienne ». La réception qui suivit dans un patio annexe fut tout l’inverse, quand la Verdurin castiza me dit textuellement :
- Approchons-nous, nous devons être vus, sinon il n’aura servi à rien d’être venus.
je sus que j’allais passer un très mauvais moment. Je la suivis donc poliment, majestueuse matrone aux cheveux platinés retenus en immense conque marine au-dessus d’un visage lourd, le cou orné de la combinaison CPCH et d’un tailleur rose façon Chanel revu par Barbara Cartland, se poussant du coude entre les invités, les petits fours et les coupes, se faufilant entre les membres du protocole, les courtisans et les gardes du corps, afin de parvenir aux coruscants objets de ses désirs et de ses admirations, les saluant, alambiquant l’un et l’autre mot gracieux, souriant et satisfaite, me susurrant « mission accomplie », comme si le destin du monde avait dépendu de ses compliments. Songer à un passage de la Recherche, quand le narrateur décrit les gens qui se haussent pour admirer la duchesse de Guermantes à la soirée de sa cousine :

…Nous avancions entre une double haie d’invités, lesquels, sachant qu’ils ne connaîtraient jamais « Oriane », voulaient au moins comme une curiosité, la montrer à leur femme : «Ursule, vite, vite, venez voir madame de Guermantes causer avec ce jeune homme ». et on sentait qu’il ne s’en fallait pas de beaucoup pour qu’ils fussent montés sur des chaises, pour mieux voir, comme à la revue du 14 juillet ou au Grand Prix…

Malheureusement, je ne tenais pas le bras d’Oriane mais celui d’Ursule…

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lundi, 26 février 2007

Lucia ou l'Emerveillement

Lucia est la nouvelle fleur de pois de ces derniers mois, d’autant plus merveilleuse que sa floraison est tout à fait surprenante, inespérée, comme une de ces graine rares ramenées d’une expédition exotique et qui germe, croît, tige longue et s’ouvrant en de magnifiques pétales. Wallis Simpson affirmait que a woman can't be too rich or too thin. Jeune étourdie, mince, haute et attirant les regards des hommes, Lucia représente plusieurs nouveaux aspects de l’existence en Ville, tant diurnes que nocturnes. Sous son égide, il faudra peut-être –incroyablement- bientôt apprendre les élégies olympiques de Pindare. Sous son protectorat également, c’est une succession d’événements et de fêtes, la découverte de nouveaux visages et de nouvelles scènes de représentation.  

 

De ces scènes, non pas l’une des plus belles, mais l’une des plus agréables à avoir été visitée dernièrement est sans conteste la résidence d’un plénipotentiaire, le palais Amboage, une de ces fantaisies de style faux Pompadour construit au début du XX siècle dans l’ensanche de Salamanca pour un riche financier espagnol anobli par le Vatican. De nos jours espace de représentation diplomatique, la superficie carrée de l’édifice offre une succession de vastes salons établis en damier et Visconti aurait parfaitement pu utiliser les vastes salles pour une scène de la Recherche et y métamorphoser Lucia en une mademoiselle de Saint-Loup d’un nouveau genre, déambulant dans l’immense serre d’hiver qui donne sur les jardins que de hauts murs protègent de l’animation urbaine,  

 

Comme la plupart des êtres, d’ailleurs, n’était-elle pas comme sont dans les forêts les « étoiles » des carrefours où viennent converger des routes venue, pour notre vie aussi, des points les plus différents ? Elles étaient nombreuses pour moi, celles qui aboutissaient à Mlle de Saint-Loup et qui rayonnaient autour d’elle.   

 

Après quelques temps, comme pour toutes choses, les fêtes se ressemblent, les mêmes personnes s’y croisent et les lieux publics ou privés où elles se déroulent sont finalement limités. Après son ouverture, l’Urban connut ainsi un temps d’engouement, grâce à sa décoration océanienne, sa façade futuriste dans le cœur historique de la Ville, face à la façade baroque du palais de Miraflores, et son toit en terrasse où des murs recouverts de mosaïques d’or entourent une petite piscine, mais le décor est remplacé ces derniers mois par celui du nouvel Hôtel Me, Hôtel Reina Victoria, vénérable lieu de rendez-vous des aficionados de la tauromachie, place Sainte Anne ; mais aussi le palais de Linares, le siège de la Casa de America, place de la Cybèle. Sentiment étrange d’avoir connu les salons éclectique de la Casa de America pour des conférences austères ou des présentations de livres et de s’y rendre maintenant en nocturne, d’autant plus étrange que l’endroit est un monument classé. Les deux dernières soirées qui y eurent lieu, par hasard, étaient sponsorisées par des marques d’alcool, Bombay Sapphire et Grey Goose, ce qui permit de changer du sempiternel cosmopolitan et de savourer quelques gins au jus de framboise et ensuite divers vodkas au jus de poire ( - définitivement - adopter le gin à la framboise !).  

 

A ces occasions, Lucia arrive inlassablement en retard – elle déteste se retrouver seule et elle envoie un message pour s’assurer qu’une connaissance se trouve avant elle dans un lieu – et elle s’en va toujours parmi les dernières personnes – elle a horreur de se rendre compte des heures tardives. En ce sens, elle est assez Guermantes, elle est incapable de s’en aller d’une soirée ou de laisser partir des invités. Entourée de ses amies, jeunes filles en fleurs terminant en pépiements de perruches, elle parcourt les lieux en riant et en bavardant à gauche et à droite, toujours souriante, toujours aimable, le regard légèrement myope, donnant l’impression de ne pas regarder la personne mais au-delà d’elle, mais riant aussi avec toutes les personnes présentes, et si innocemment aguichante que les hommes et les jeunes gens l’imaginent facile, s’enhardissent et se trouvent décontenancés quand ils se rendent compte qu’elle ne pense pas un instant sortir avec eux mais demeure avec équanimité –impassiblement- aimable avec tous.   Les différences entre les générations en Espagne ne sont pas aussi marquées que dans le nord de l’Europe, aussi il n’est pas rare que Lucia croise non seulement des cousins dans les lieux où elle se rend, mais y bavarde avec sa tante Cocô ou y emmène sa mère. Cette dernière est assez aimable, « légèrement » snob dans ses thèmes de conversations et son goût pour le name dropping, tant des gens que des lieux, ce que sa fille ne commet jamais, par une saine épuration des habitudes de représentation de la génération à la génération qui la suit immédiatement.   A force, on commence à reconnaître l’un et l’autre visages, et à défaut d’amitiés, une certaine familiarité s’installe, à bavarder de thèmes divers et être promené. Par exemple, Lucia présenta une de ses amies, et celle-ci son frère, un artiste que le Temps passionne et qui l’inspire en créant des montres ou des installations dédiées au passage des heures. Une de ses premières questions fut tout à trac : - Connais-tu le fonctionnement des clepsydres ?   Souviens-toi que le Temps est un joueur avide

 

Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c'est la loi.

Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !

Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

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mercredi, 21 février 2007

La Dame de Lahore ou l'Amertume

« Ah ! Comment peut-on être si innocent ? ». Cette phrase, je me la serai répétée maintes fois, quand à l’émerveillement succédèrent la défiance, le découragement et l’antipathie. De fait, après la visite merveilleuse des ruines de Taxila, après s’être doucereusement lamenté sur les vestiges gréco-bactriens, il y eut dégringolade. Déjà, il ne faut jamais mêler l’amitié aux affaires, d’autant plus si la personne est une virago extraordinaire, prête à défendre ses intérêts comme une lionne. Le pire, c’est qu’une pareille histoire est arrivée à Lisbonne une dizaine d’années auparavant, et que cela n’aura servi de rien.

 

Cette femme alpaga toute une société par des promesses mirobolantes d’argent facile et d’honneurs à glaner par brassées. Entre-temps, avant la débâcle des affaires, elle inonda d’une de ces amitiés envahissantes dont on ne sait comment s’en dépêtrer. C’est bien agaçant, mais les gens trop polis se retrouvent trop souvent enchaînés par des liens qu’ils n’auraient pas souhaité dans un sain jugement mais qu’ils se rebutent à dénoncer, par une certaine paresse et de l’habitude ; de la lâcheté masculine, également. En effet, durant tout un temps, trop affable et trop timoré pour ne pas la décramponner, malgré les conseils des amis. « Envoie-la promener ! On dirait un vieux singe de cirque au rabais », assénait Alceste, « elle fait peur, elle ressemble à Nosfératu au féminin ». Une femme, et de l’âge de nos mères, on se répugne à ne pas la respecter. L’arrivée de Flor de Piel permit de procéder à une opération de largage avec une bienheureuse pusillanimité. La Dame de Lahore avait eu beau se répandre en protestations d’amitiés pures, or, en règle générale, il vaut mieux ne pas croire une femme quand elle vous assure du platonisme. Une

 

Délie objet de la plus haute vertu  

 

n’existe pas souvent dans la réalité. Via sa secrétaire, elle faisait parvenir des cadeaux et des lettres enflammées où elle intronisait dans un anglais fleuri comme son « guide spirituel, mon amant désincarné, mon doux, mon doux, ma passion, si hautement pure, impeccable, sans lequel il me serait impossible d’avancer un seul pas en ce monde », tout en étalant avec complaisance les personnalités qui la poursuivaient, elle, de leurs avances, mais qu’elle devait se refuser à recevoir, par manque de temps, qu’elle entendait uniquement consacrer à une « personne bien plus charmante », sous-entendant d’une manière grossière l’honneur qu’elle réservait. S’inventant la coqueluche des corps diplomatiques et des gouvernements, elle se voit obligée de leur donner des conseils. Sa flagornerie faisait penser à l’ambassadrice de Turquie qui agaçait le Narrateur, dans la Recherche,

 

  « …Quel être supérieur à tous ! Il me semble que si j’étais un homme, ajouta-t-elle avec un peu de bassesse et de sensualité orientales, je vouerais ma vie à cette céleste créature… »  

 

Elle permet d’éviter les guerres et de sauver des coalitions. Intimes de grandes familles du sous-continent, elle est forcée d’aller leur rendre sans cesse visite. A ces récits démentiels de gloire et de haute politique dont elle faisait montre, s’écrier, «  mais mon Dieu !, qu’elle se marie avec un Nabab une bonne fois pour toute, mais surtout, surtout, qu’elle reste là-bas et qu’on  n’entende plus parler d’elle ! »

 

En parallèle à ses prétendus emportements de pure amitié, elle est en même temps orgueilleuse à l’excès, et exigeante, si imbue d’elle-même qu’elle est persuadée d’accorder une faveur à ceux qu’elle l’assaille, tout en étant jalouse envers les jeunes filles qui s’approchaient et surtout s’attarderaient. Elle ne les endure que fugaces et périssables.  

 

La brouille définitive eut lieu comme si de rien n’était, par procuration, dans l'à-propos du vernissage d’une exposition. La commissaire avait organisé l’espace à la manière des cabinets de curiosités de l’ancien temps, avec de belles cartes géographiques, des objets ethniques reliquats d’expositions coloniales précédentes, tissus en fibre de feuilles d’ananas ou de noix de coco, et les incontournables œuvres contemporaines qui laissaient indifférents mais que l’on doit exhiber afin d’étoffer les catalogues et leur donner un aspect plus entier.

 

La Dame de Lahore arriva en retard, elle traversa l’immense esplanade qui menait aux salles d’exposition sous une pluie d’orage ; elle se trouvait costumée d’une tenue vaguement démodée, vêtue d’un ample pantalon noir bouffant et d’un veston blanc à brandebourgs noirs, avec, s’épanouissant de son bustier, une immense fleur aux pétales panachés, mortifères et sombres, de soie et de plumetis, une pivoine arbustive ténébreuse, qui aurait pourtant le pouvoir de chasser les mauvais esprits et d’avoir guéri le dieu Pluton, mais qui surgissait là, de cette poitrine chétive, excroissance vénéneuse. Elle paraissait lasse, de grands cernes lui dévoraient le visage, elle gravit quelques marches vénérables et il fallut se saluer avec amabilité, mais sans se donner l’accolade et sans présenter aucun des amis présents. Flor de Piel, vêtue quant à elle d’une robe couleur d’orange mûre brodée de fils d’or qui la mettait en valeur et contrastait avec l’aspect en échiquier de la dame, se borna à courber légèrement –imperceptiblement, subrepticement - la tête en baissant le regard vers la corolle ténébreuse avec un sourire ironique. La Dame de Lahore était affublée d’une jeune fille dont il fallut plaindre le sort inéluctable, se demandant s’il ne fallait pas la prendre à partie et la sauver, d’autant qu’elle avait joli minois. Toutes deux disparurent peu après avoir salué l'amphitryon. Flor de Piel s’exclama ensuite, « mais c’est l’espionne ! je n’imaginais pas du tout qu’elle allait oser venir aujourd’hui ! », le commentant au cercle réuni autour d’elle, dans un mélange unique de crainte et de commisération. Il se supputait des magouilles, il s’inventait des blanchiments d’argent et des trafics d’armes. Quelqu’un la défendit avec mollesse, pour la forme, « il faut la comprendre, comme femme dans ces pays, ce n’est sûrement pas facile, le milieu masculin ne doit pas être tendre pour elle, elle est obligée de prendre des attitudes de fauve pour se défendre mais pour finir elle les conserve dans la vie courante et elle ne peut s’empêcher de dévorer quiconque l’entoure ou lui fait confiance ». Remarquer ce manège et saisir des bribes de conversation. Se serrer plus près de Flor de Piel qui prit virilement le bras, “Comment avoir pu être aussi ingénu !” Ne jamais se le pardonner. 

 

Au sortir de l’exposition, le temps était particulièrement clément. Les convives prenaient un verre sur les marches de l’escalier tout en devisant. Les chauves-souris remplaçaient les hirondelles et certains pans de ciel possédaient la couleur indigo de tissus indiens. Aucune virago affublée d’une fleur vénéneuse ne gravissait plus les beaux degrés de granit et se sentir –enfin! - totalement à l’aise. Depuis, on se croise à des actes sans jamais plus se saluer

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mardi, 20 février 2007

Inés ou la Disparition

Voici un peu moins d’un an, Inés était la fleur des pois de la Ville, la trouvant belle, l’accompagnant à toutes les occasions, la célébrant, allant au gymnase en sa compagnie, l’invitant à telle ou telle soirée, laissant se propager les rumeurs avec insouciance, jusqu’à ce qu’elle rencontrât un jeune homme de Colombie, qui a le très mauvais penchant de la jalousie. Voici un an donc, l’invitant à un défilé de mode, elle répond :
- As-tu également une place pour…, sinon, je ne peux m’y rendre, tu sais, il est très soupçonneux, très possessif.
- Jaloux ! Mais il ne se rend pas compte de la chance qu’il a !
Le jeune homme de Colombie n’avait visiblement pas lu La Recherche, ou les Charlus y sont la bénédiction de tous les Swann.

- vous ne doutez pas du plaisir que j’aurais à être avec vous. Mais le plus grand plaisir que vous puissiez me faire, c’est d’aller plutôt voir Odette

S’ensuivit le séjour en Sibérie, quelques coups de téléphone et puis plus rien.

La semaine passée, au bureau, défile un groupe d’architectes pour présenter le énième projet urbanistique. Je n’y prête pas beaucoup d’attention. Alceste vient ensuite vers moi et me dit :
- Tiens, tu refuses de saluer les amies d’Inés, maintenant.
- Pourquoi dis-tu cela ?
- Il y avait une de ses amies dans le groupe et tu n’as pas répondu à son salut
- Je ne l’ai même pas vue.
- Bien sûr, c’est cela même.

Alceste n’en a pas cru un mot et Inés est devenu un chagrin amoureux aux yeux des autres personnes. Cela n’est pas faux, même s’ils imaginent des implications plus sensuelles, car s’entretenir d’elle est attristant. Même Voisin Préféré est encore étonné d’une telle rupture, il était tellement habitué à entendre « Inés m’a appris que… hier encore, Inés…. Ah tiens ! je le dirai à Inés….. tu crois que cela fera plaisir à Inés…. ». Si l’on ne peut pas parler d’amour sans que cela soit risible, le degré d’affection alambiqué de concert était très puissant… de là sans doute l'état de désaffection actuel.

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vendredi, 19 janvier 2007

Visconti proustien ( II )

Bien mieux que le film, la lecture de l’œuvre permet également de se rendre compte de la justification hellénique de la passion de l’écrivain vieillissant, qui peut se résumer en ces mots, Apollon foudroyé par Dionysos. Charlus, quant à lui, se serait plutôt Dionysos à la traque d’Apollon. Il suffit de se rappeler l’extraordinaire scène, ou le hautain Palamède découvre les lignes de la figure du jeune marquis de Surgis et de son frère. Le Narrateur n’y échappe pas non plus, en décrivant sa première vision de Robert de Saint-Loup, si azur et or, intemporelle et magistrale, que l’on aimerait voir répétée à l’infini, dans un mouvement maritime qui jamais ne lasserait ; ou encore celle du duc de Châtellerault. C’est également Dionysos poursuivant Apollon quand un valet de pied de Oriane de Guermantes reconnaît en la personne du jeune Châtellerault un amant de passage. Le Narrateur galvaude Apollon. La description de Châtellerault et d’un cousin :

 

Grands, minces, la peau et les cheveux dorés, tout à fait de type Guermantes, ces deux jeunes gens avaient l’air d’une condensation de la lumière printanière et vespérale qui inondait le grand salon,

 

est d’autant plus belle, plus éblouissante, qu’elle sera odieuse dans la danse macabre que constitue la matinée chez la princesse de Guermantes, du Temps Retrouvé, où on le retrouve parmi d’autres grotesques :

 

Je fus bien plus étonné au même moment en entendant appeler duc de Châtellerault un petit vieillard aux moustaches argentées d’ambassadeur dans lequel seul un petit bout de regard resté le même me permit de reconnaître le jeune homme que j’avais rencontré une fois en visite chez Mme de Villeparisis.

 

On affirme souvent que Visconti aurait été le cinéaste idéal pour reproduire en image le monde de la Recherche. Sans doute, quoique l’aspect quasi instantané en soi d’une œuvre cinématographique aurait dû être compensée par un film d’une durée s’étalant sur plusieurs semaines, un film impossible. Il est peut être moins notoire que Visconti disposait des fonds, des engagements des acteurs (on évoquait Greta Garbo en reine de Naples,…), des lieux de tournage, d’un scénario de 500 pages,.. mais que tout s’en alla à vau-l’eau parce que Helmut Berger aurait trouvé déplaisant d’être limité au rôle du violoniste Morel.

 

Mais là n’est vraiment pas le plus important. Pour en revenir à Mort à Venise, plus que du Charlisme dans l’attitude d’Aschenbach, il faudrait y voir du Bergotte. Bergotte, l’écrivain de la Recherche, qui trépasse après avoir admiré une dernière fois un petit pan de mur jaune ornant une vue d’une ville hollandaise peinte par Vermeer, se rendant compte que son écriture aurait dû être similaire à cette étendue flavescente. Bergotte se rend à une exposition pour aller admirer le tableau du peintre hollandais.

 

Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise 

 

Aschenbach expire quant à lui au bord de mer, dans une chaise longue, en observant le jeune adolescent tendre le bras vers l’horizon. Il se rend compte également que sa façon d’écrire n’est pas la meilleure, qu’elle s’est nourrie d’une manière trop austère.

 

C’est ainsi que j’aurais dû écrire. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse

 

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Les paroles de Bergotte auraient parfaitement pu être prononcées par Aschenbach et ce dernier aurait sûrement pu mourir devant le même tableau de la vue de Delft. Tadzio est un petit pan de mur jaune, cheveux d’or, peau ambrée sur fond de mer, d’une beauté qui se suffirait à elle-même. Le bleu et le jaune, à jamais.

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jeudi, 18 janvier 2007

Visconti proustien ( I )

Quelques découvertes proustiennes afin de bien commencer l’année, après la lecture de la Mille et Unième Nuit et sa conclusion –inévitablement ?- heureuse. L’une a trait à Proust et Visconti, par Colombiani, l’autre à Proust et la photographie, par Brassai.

 

Comme tous les auteurs qui entendent traiter et défendre un thème, ceux-ci sont sans nul doute également outrés. La Recherche n’est par exemple pas décadente, quoiqu’on en aime déblatérer. On entend toujours reléguer l’Œuvre au fin de siècle et au « ah ! que l’on vivait mieux avant ! », quand elle bien ancrée dans la modernité. Néanmoins, après cette lecture, songeant à Mort à Venise, il est vrai – rétrospectivement- que Aschenbach y fait plus l’effet d’un baron de Charlus, comme si le frère du duc de Guermantes avait décidé de s’en aller baguenauder à Venise dans les pages de Thomas Mann pour y poursuivre un jeune aristocrate polonais, au lieu de s’amouracher des liftiers et des chasseurs de l’hôtel de Cabourg, des faux assassins de la maison de passe de Jupien ou des conducteurs de tramway.

 

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Il faut redécouvrir le livre de Mann pour se rendre compte des différences et des similitudes qui existent entre les deux personnages. Mais le jeu en vaut-il la peine ? N’est-ce pas fastidieux et anecdotique ? Borges n’affirmait-il pas qu’après la Bible et l’Odyssée, tout le reste ne sont que des variations sur de même thèmes ? Plus généralement, ne trouve-t-on toujours pas des similitudes entre une œuvre et une autre ? On aurait tout aussi bien pu trouver des comparaisons –atemporelles- avec Kawabata ou surtout Mishima dans la Mer de la Fertilité ; ou encore, tout simplement, tout auteur dont la recherche de la beauté serait celle d’une forme apollinienne qui tentât de canaliser les forces dionysiaques. L’art, en somme, et un plus “grand” art, serait de les concilier. Car Apollon n’est pas uniquement l’image de l’art, de la beauté et de la sérénité, il est capable de jalousie, de fureur, et il apporte la peste qu’il lance de son arc,

 

…il lança une flèche, et un bruit terrible sortit de l'arc d'argent. Il frappa les mulets d'abord et les chiens rapides ; mais, ensuite, il perça les hommes eux-mêmes du trait qui tue. Et sans cesse les bûchers brûlaient, lourds de cadavres

 

Il frappa également le dos de Patrocle combattant Hector d’un simple revers de la main. On le nommait téméraire, emporté, impie, aveugle. Souvent, la vision d’harmonie et d’équilibre que nous possédons d’Apollon a été affinée par Versailles. Plutarque notait:

 

A Delphes, où Dionysos recevait les honneurs à côté d'Apollon, une sorte de partage liturgique attribuait aux deux divinités deux portions inégales de l'année ; le service d'Apollon, caractérisé par l'exécution des hymnes triomphaux qu'étaient les péans, en occupait la plus grande partie, mais pendant trois mois d'hiver prévalait le service de Dionysos, et le dithyrambe, qui lui est propre, se substituait au péan. 

 

 

Négliger Versailles.

Regagner Delphes.

S’en retourner à Venise.

 

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mercredi, 13 décembre 2006

Nouvelle variation sur le jaune et le bleu

Une mauvaise restitution de la perception, hier matin. La nappe d’or projetée sur une façade moderne en verre n’était pas aperçue à travers une arcade de la Plaza Mayor menant vers la Vierge d’Atocha, mais au bout d’une rue partant de la Puerta del Sol vers la fontaine de Neptune. L’édifice jouxte le palais Miraflores et son aspect est plutôt banal sous d’autres lumières.

 

Comme la matinée précédente, à la même heure, le pan lumineux régnait souverainement et la rue paraissait conduire aux portiques aurifiés d’un palais des délices. Le ciel était limpide et la combinaison du jaune et du bleu permet de songer à l’un des rares morceaux qu’il est plaisant de se répéter sans cesse, qui glose la rencontre entre le narrateur et Saint-Loup, à Balbec :

 

Une après-midi de grande chaleur, j'étais dans la salle à manger de l'hôtel qu'on avait laissée à demi dans l'obscurité pour la protéger du soleil en tirant des rideaux qu'il jaunissait et qui par leurs interstices laissaient clignoter le bleu de la mer quand, dans la travée centrale qui allait de la plage à la route, je vis, grand, mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, passer un jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau était aussi blonde et les cheveux aussi dorés que s'ils avaient absorbé tous les rayons du soleil. Vêtu d'une étoffe souple et blanchâtre comme je n'aurais jamais cru qu'un homme eût osé en porter, et dont la minceur n'évoquait pas moins que le frais de la salle à manger, la chaleur et le beau temps du dehors, il marchait vite. Ses yeux de l'un desquels tombait à tout moment un monocle étaient de la couleur de la mer. Chacun le regarda curieusement passer (…) Il semblait que la qualité si particulière de ses cheveux, de ses yeux, de sa peau de sa tournure, qui l'eussent distingué au milieu d'une foule comme un filon précieux d'opale azurée et lumineuse, engainé dans une matière grossière, devait correspondre à une vie différente de celles des autres hommes

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lundi, 05 décembre 2005

Le paradoxe de Mme de Villeparisis appliqué au blog

Quelques journées trop intenses pour avoir eu le temps d’écrire fût-ce une ligne, entre l’une et l’autre obligations professionnelles, un nouveau voyage à Barcelone et un autre à Bruxelles, sous la neige, voir des amis, en découvrir d’autres, aller au gymnase, lire, avoir le temps de se dire que l’on est fatigué, mélancolique ; bref, une foultitude d’activités qui raccourcirent le temps de l’écriture ; d’autant que ce temps-là a ceci de particulier qu’il ne demande pas une longueur matérielle mais plutôt un état d’esprit, comme de la concentration, une certaine mélancolie ou apaisement qu’il n’est pas facile de rencontrer quand l’on se trouve immergé dans trop d’obligations.

 

Il faudrait trouver un moyen d’écrire tout en vivant ce que l’on a envie ou besoin d’écrire. Si Mme de Villeparisis pouvait écrire des Mémoires qui deviendraient une référence des mœurs de son temps et la feront considérer comme une des élégantes de cette période, c’est parce que tout au contraire elle ne l’était pas, que peu de gens la recevaient et qu’elle trouvait suffisamment de plages d’oisiveté, dans sa relative solitude, d’écrire en enjolivant son existence, ce qu’une véritable élégante n’aurait jamais eu l’occasion de faire :

 

Dieu qui veut qu’il y ait quelques livres bien écrits souffle pour cela des dédains dans le cœur des Mme Leroi, car il sait que si elles invitaient à dîner les Mme de Villeparisis, celles-ci laisseraient immédiatement leur écritoire et feraient atteler pour huit heures.

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mardi, 15 novembre 2005

Sur le thème de "Une soirée d'abonnement de la princesse de Parme"

Cela faisait si longtemps que je n’avais plus invité à dîner chez moi. À l’occasion de la célébration de la Vierge de la Almudena, patronnesse de la Ville – rendre grâce aux multiples manifestations pour ainsi dire polythéistes de Marie dans les communautés ibériques, qui permettent d’égrener l’année de diverses fêtes en Son Honneur - , j’en ai profité pour recevoir. Surtout, Inés et Jeune Fille en Fleur se sont croisées. En effet, pour une fois j’ai été typiquement masculin, depuis quelques temps j’avais fait l’éloge de l’une à l’autre, sans me rendre compte qu’elles allaient s’apprécier comme deux chiens de fô en faïence durant plus qu’un long moment, se considérant, se jaugeant et, si j’étais vaniteux, l’une se demandant ce que je pouvais bien trouver à l’autre, ce qui est exagéré puisqu’au moment de s’en aller Jeune Fille en Fleur invita Inés à se rendre à sa prochaine fête.

 

Les voir ensemble était agréable car leur conjonction est pareille en cela à deux astres dont les circonvallations sidérales sont amenées à se croiser trop rarement tant les ellipses qu’elles composent sont excentriques. J’étais heureux, je tenais mon esprit préparé comme ces plaques sensibles que les astronomes des Lumières allaient installer en Afrique, aux Antilles, en vue de l’observation scrupuleuse d’une comète ou d’une éclipse ; frémissant face à la menace d’obnubilation de quelque nuage (mauvaise disposition de l’une des deux jeunes femmes, inintérêt des conversations qui allaient bientôt fuser lors du dîner) empêchât le spectacle de se produire dans son maximum d’intensité. Elles paraissaient deux efflorescences minces et sublimes de l’Eternel Féminin, génératrices de lignes délicieuses que mon esprit poursuivait dans le vide et liait ; un décliné binaire dans une version septentrionale et méridionale, blonde et auburn, le courant impassible de yeux bleu Giverny ou couleur de vieux Madère considérant avec sympathie la forme confuse du protozoaire dépourvu d’existence individuelle que je suis, un velouté de peau moelleusement pailleté d’or ou de bronze, l’une appartenant à la race vénusienne et l’autre à celle des Amazones. Situées en retrait du monde de l’expérience courante, elles existaient par elles-mêmes, il me fallait aller vers elles, je pénétrais d’elles ce que je pourrais, mais en ouvrant mes yeux et mon âme tout grands j’en avais absorbé encore bien peu. Mais comme la vie m’avait paru agréable ! L’insignifiance de celle que je menais n’avait aucune importance puisqu’au-delà existent, d’une façon absolue, difficiles à approcher, impossibles à posséder toutes entières, ces deux réalités plus solides, alambiquées alchimiquement sous leur forme féminines. Certes, l’insupportable narrateur devra ajouter :

 

Mais maintenant, comme une colline qui au loin semble faite d’azur et qui de près rentre dans notre vision vulgaire des choses, tout cela avait quitté le monde de l’absolu et n’était plus qu’une chose pareille aux autres.

 

Comme une grande déesse qui préside de loin aux jeux des pauvres êtres humains, Jeune Fille en Fleur était restée volontairement un peu en retrait sur le canapé, mais une présence, comme une allégorie de la déité présente sous forme de statuette précieuse enchâssée dans le tabernacle d’un temple égyptien, recelé au fond de la longue suite de salles et péristyles, était révélée par la motilité des yeux de mon amie. La beauté qui met Jeune Fille en Fleur bien au-dessus des autres éclosions de la mouvance madrilène, n’est pas tout entière matériellement et inclusivement inscrite dans sa nuque, dans ses épaules, dans ses bras, dans sa taille ; mais la ligne délicieuse et inachevée de celle-ci est l’exact point de départ, l’amorce inévitable de segments invisibles en lesquels l’œil ne peut s’empêcher de les prolonger, merveilleux, engendrés, autour d’elle comme l’auréole de la figure idéale projetée entre les coussins du sofa où elle était étendue. C’était la forme d’un corps et d’un visage délicieux qu’elle apposait avec mollesse auprès de nous, montrant par là que la beauté peut être la plus noble des signatures. Elle jetait quelquefois un regard sur les autres commensaux de ces beaux yeux taillés dans deux topazes que semblaient bien fluidifier, à ces moments-là, l’intelligence et l’amitié, mais qui, quand ils étaient au repos, réduits à leur pure sublimité matérielle, à leur seul éclat minéralogique, si le moindre réflexe les déplaçait légèrement, incendiaient la pièce de leurs feux inhumains, horizontaux et splendides. Cependant, parce qu’elle se sentit régénérée après quelques instants de mélancolie dont elle me confia les préambules, elle vint sur le devant du canapé ; alors, comme si elle était une apparition rituelle, dans la zone différente de lumière qu’elle traversa, je vis changer non seulement la couleur mais la matière de ses attributs pour s’engager dans la conversation générale.

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lundi, 14 novembre 2005

La Recherche comme adversaire

Evidemment, maintenir la disposition d’esprit qui m’occupe ces derniers temps, cette tentative de « reconquérir » certaines illusions, notamment dans les champs de l’amitié et de sentiments plus intenses, autant d’espérances conçues voici des années et au bord de naufrages depuis, ne serait pas « utile », selon l’opinion de quelques uns. Je ne sais pas, d’autant que je redécouvre les premiers instants d’amitié entre le narrateur et Robert de Saint-Loup. Toujours, j’essaie de m’arrêter à ce passage quasiment plotinien :

 

Une après-midi de grande chaleur, j'étais dans la salle à manger de l'hôtel qu'on avait laissée à demi dans l'obscurité pour la protéger du soleil en tirant des rideaux qu'il jaunissait et qui par leurs interstices laissaient clignoter le bleu de la mer quand, dans la travée centrale qui allait de la plage à la route, je vis, grand, mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, passer un jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau était aussi blonde et les cheveux aussi dorés que s'ils avaient absorbé tous les rayons du soleil. Vêtu d'une étoffe souple et blanchâtre comme je n'aurais jamais cru qu'un homme eût osé en porter, et dont la minceur n'évoquait pas moins que le frais de la salle à manger, la chaleur et le beau temps du dehors, il marchait vite. Ses yeux de l'un desquels tombait à tout moment un monocle étaient de la couleur de la mer. Chacun le regarda curieusement passer (…) Il semblait que la qualité si particulière de ses cheveux, de ses yeux, de sa peau de sa tournure, qui l'eussent distingué au milieu d'une foule comme un filon précieux d'opale azurée et lumineuse, engainé dans une matière grossière, devait correspondre à une vie différente de celles des autres hommes.

 

Le narrateur rencontrera Saint-Loup par l’intermédiaire de Mme. de Villeparisis. Les quelques milliers de pages qui suivent décriront notamment la déchéance de cette amitié, entre autres décrépitudes, où l’on ne peut que voir la veulerie du narrateur et la noblesse d’âme de celui qui souhaite être son ami. L’épisode de Doncières, quand le narrateur va voir Saint Loup dans sa ville de garnison, dans l’espoir que ce dernier le recommande à sa tante Guermantes, est en ce sens archétypique. Tous les gestes d’amitié que le narrateur décrit met en exergue l’intérêt, la mesquinerie et l’envie du narrateur. La description de l’admiration que Saint-Loup ressent à son égard est en ce sens archétypique. La mécanique du narrateur est ainsi faite : l’espérance d’une rencontre et la désillusion que son assouvissement entraîne, cela répété et amplifié à mesure que le narrateur avance en âge, jusqu’à cette fameuse « matinée des masques » du Temps Retrouvé. Le narrateur est indigne, Saint-Loup et surtout Swann sont aristocrates au sens premier du terme, le peintre Elstir, et le musicien Vinteuil possèdent ce que l’on peut nommer une « grandeur d’âme », même le débonnaire giletier, qui tient boutique dans la cour des Guermantes, Jupien, est plus digne de sympathie que les mouvements calculés de celui qui les crée et les manipule.

 

Pour bien faire, je devrais arrêter de lire ici, ne pas quitter la plage estivale de Balbec, les régates, les jeunes filles vêtues de robes blanches, la suite n’a plus d’intérêt ; plutôt, la suite n’est plus qu’une vaste variation sur le thème de la déchéance, la désillusion de l’amitié, de l’amour, de l’existence. Absurdement, sans doute, à la manière d’une autruche humaine, contre toutes les évidences, j’aurai toujours nié qu’il existât autre chose au-delà du tact, de la correction et de la pudeur ; et, malgré toutes les intempéries sentimentales et amitieuses, malgré les espérances bafouées et les résolutions délaissées, malgré les promesses, les vœux et les jurements, je tente de maintenir une certaine « composition », même si cela équivaut au combat du château de sable lors d’une marée équinoxiale. Aussi serai-je dolent ces prochaines semaines, ce que favorisont les premières fraîcheurs nivéales, mais l’esprit contre une telle conclusion :

 

Et c’est en somme une façon comme une autre de résoudre le problème de l’existence, qu’approcher suffisamment les choses et les personnes qui nous ont paru de loin belles et mystérieuses, pour nous rendre compte qu’elles sont sans mystère et sans beauté ; c’est une des hygiènes entre lesquelles on peut opter, une hygiène qui n’est peut-être pas très recommandable, mais elle nous donne un certain calme pour passer la vie, et aussi – comme elle permet de ne rien regretter, en nous persuadant que nous avons atteint le meilleur, et que le meilleur n’était pas grand’chose – pour nous résigner à la mort.

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