lundi, 16 mars 2009
Le « clair de lune » des gens
La lecture influence l’existence, ou plutôt le type de roman déborde sur les heures suivantes, ainsi du chapitre juste terminé avant de connaître les nocturnes et en posséder certains écarts. Aussi, après un Amour impossible, où s’affrontaient de manière délétère des personnages aux noms de famille repris de lignées éteintes décrites par Saint-Simon, agrément de se promener en Ville en tentant les prouesses d’affectation décrites dans les pages parcourues un moment auparavant (malheureusement, n’est pas un personnage aurévillien qui veut, surtout, ou même si la timidité accompagne l’attitude).
S’il existe un « clair de lune des mots », selon les termes d’Aurevilly, quand « coquetterie » désigne un mot plus senti, il existe également un clair de lune des gens. Cela devenait flagrant lors des confessions de comptoir qui accompagne toujours les sorties en compagnie de qui l’on pourrait nommer l’amant malheureux. C’est d’ailleurs un exemple assez curieux d’amour et de désamour qu’il se complaît à raconter par le menu auprès d’un tandem de fashionables dévoués à l’écouter et le plaindre : comment, durant six mois, il se laisse désirer, et comment, depuis environ six mois, il est devenu celui qui désire et qui se retrouve en face d’un Noli me tangere tout teutonique, où se décèle des pointes de sadisme et de fierté de race. Les implications et les dérivations psychologiques pourraient être intéressantes pour qui voudrait décrire une relation placée sous une vaporeuse cruauté des sentiments. C’est également connaître l’historique de sa vie amoureuse, placé sous le signe du jeune homme entretenu, parce qu’à l’entendre il aurait reçu l’hommage de personnes assez fortunées pour lui permettre de fouler les palaces de ce monde et de savourer les cuisines les plus gastronomiques. Et il est facile de le croire, car il est de ces personnes qui inspirent un élan physique difficilement maîtrisable.
Egalement, se rappeler l’appartement superbe où il loge, au plus haut sommet de la tour de Callao, qui surplombe Madrid, les plaines et les montagnes avoisinantes comme le château d’un galion au-dessus d’un malstrom. Son logement est le seul lieu envisageable comme décor pour une histoire d’amour, les vues des baies y prolongent l’étreinte et les fenêtres en hublot donnent l’impression d’un voyage vers une Cythère aérienne.
Le connaître est donc devenu l’occasion de se retrouver dans le rôle du témoin. La première vision de lui causa un choc, d’ailleurs, le voir si imposant au-dessus du public, sa timidité lui donnant un aspect alarmant, chemise blanche et pull bleu marine sans manche, mince, terriblement ibérique, à laisser entraîner l’imagination à des fantaisies de beau ténébreux. Mais la nuit le fit dériver dans d’autres lieux. Le revoir au début du printemps au consulat d’Italie pour une fête AD, accompagnant la jeune fille au bandeau, le soir même où il croisait et lutinait le Teuton. Le revoir quelques jours plus tard lors d’une fête d’anniversaire d’un ami commun, quand commençaient les six premiers mois, la phase ascendante où il lui était gré de se laisser désirer. Le croiser à Ibiza, à l’apex de sa relation, contraire saisissant du blond et du brun, une étoile double qui guidait nos nuits à travers l’île harassante de désirs et de désordres. Deux ou trois semaines plus tard, ils rompaient. Aussi, depuis lors, durant ces six derniers mois, c’est devenir l’auditeur compatissant et le croiser lors d’une fête ou dans la rue et se muer en confident involontaire de ses déboires et de ses désillusions, c’est maintenant s’appeler pour sortir ensemble et servir de témoin aux derniers soubresauts des regrets et aux premiers signaux de l’oubli, dans l’intérêt pour une personne qui le croise et lui sourit. Est-ce le désirer ? Sans aucun doute, mais avec le plaisir de ne pas devoir résister, sachant qu’il est difficile, peu conseillable et finalement fastidieux au tiers de devenir acteur.
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mardi, 03 mars 2009
Les premières matinées de printemps
Les lieux eux-mêmes ne changent pas, la saison leur est pour le moment fidèle. Malgré cela, un des antres à la mode, le Gift, possède de plus en plus la faveur du public, même s’il est hanté par les ci-devant trends followers, un établissement assez vaste, très 2001 l’Odyssée de l’Espace, au parois blanches et aux lumières changeantes. Assez étrange de s’adresser à un visage rouge qui vire soudainement au bleu ou au jaune. Les conversations, nulles par elles-mêmes, et les étiquettes de cour de province balayée par les invasions barbares, y sont rehaussées par un esthétisme de space opéra. Et pourquoi ne pas imaginer un vaisseau spatial qui nous guiderait, insouciants et luxurieux, vers d’autres galaxies ?
Entre-temps, si lentement, le soleil commence à marquer de nouveau les pas de danse de nos propres mouvements. Entendre le champ d’un merle dans la cour intérieure. Impression de fouler une coulée précieuse, une allée pavée de métal rare par les riverains pour recevoir le cortège d’un prince fabuleux qui leur ferait l’honneur de passer entre leurs demeures, des tapisseries splendides sont appendues aux façades. Se diriger, être irrésistiblement attiré vers la droite, là où le soleil se lève. Tout est rendu éblouissant. Des vannes avaient été ouvertes plus loin pour nettoyer les trottoirs, et un flux puissant, aux reflets diamantins, coulait dans les rigoles. S’il fallait adopter une époque historique pour cette belle heure de la matinée, choisir une période byzantine, non pas celle de la gloire justinienne, ni celle du Bulgaroctone, mais une époque antérieure à l’Empire latin, quand l’Egypte est déjà perdue, la Cappadoce menacée. Cependant, jamais dynastie de Constantinople ne fut plus assurée, jamais tant de princesses porphyrogénètes naquirent dans les gynécées de pourpre du palais impérial, pour être données aux princes barbares récemment convertis. Il faudra trouver le nom d’un empereur et le dédier aux matinées de la Ville.
Le soleil apparaît, oblique, dans la rue qui glisse vers le Prado et qu’il faut emprunter pour se rendre au palais de Cybèle, dont la façade principale est enfouie sous les travaux de rénovation. C’est toujours un émerveillement de Jardin des Hespérides. Il faut éviter les boulevards, emprunter les rues historiques aux pavés branlants, traverser les places couvertes de platanes dénudés où les serveurs ouvrent les rideaux de fer avec fracas, éviter les files des immigrés qui tentent de régulariser leurs papiers officiels auprès de l’administration locale, marcher plus lentement auprès des mendiants qui s’éveillent d’entre leurs cartons, contourner les aveugles qui pénètrent dans un édifice de la ONCE aux tic tic graciles de leur fine canne blanche, et les chasseurs et les clients du Palace et du Ritz, et les gardes du corps, les agents de sécurité, les policiers vêtus de leur uniforme nuit et jaune, les huissiers – et le plaisir de les nommer « ordenanzas » ou « mozos » !-, des ouvriers qui installent une immense verrière pour couvrir le patio du palais ; se rendre compte que la Ville, c’est cela maintenant, cette habitude matutinale, jour après jour, saison après saison.
07:54 Publié dans En Ville, Nocturnes | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
lundi, 02 mars 2009
Les contrastes, toujours
Et depuis lors, tandis qu’une amie visite les camélias des serres de Danemark, déserte la péninsule à la recherche des aurores boréales aux larges des côtes arctiques, maintes autres fêtes, maintes autres occasions de sortir, de s’amuser, de se perdre, de retrouver des amis, de créer de nouvelles sympathies, de se séparer et d’oublier. Etrangement, il n’est jamais trop tard pour apprendre, au contraire, l’expérience permet d’alambiquer, de condenser, raffiner la sensualité, la lier à la lecture de Jane Austen, à cette tension polie, et la sauvagerie courtoise, se délecter des contrastes et les rendre plus radicaux. Plaisanter quand on songe aux espérances d’antan, quand on relit The lost girl, de Lawrence, sourire également quand un jeune homme demande (de taille médiocre mais bien bâti, les cheveux coupés d’une manière assez démodée, acteur américain des années quarante, qui aime lire les lignes de la main, les lèvres charnues):
- ¿Te importa si solo dormimos la primera noche ? Para mí eso significaría mucho,
quand le lendemain, après avoir fendu et dévoré la chair de l’une et l’autre graines de tournesol, d’autres chairs sont si simplement offertes.
Se rappeler de cette opinion de Justine à Clea, dans le Quatuor d’Alexandrie :
“Je ne suis pas bonne à grand’chose, vous savez. Arnauti disait que je ne sais donner que la tristesse. Il m’a ouvert à mes sens, et m’a appris que rien ne compte, hormis le plaisir
-qui est le contraire du bonheur, son côté tragique, je suppose”.
08:32 Publié dans En Ville, Nocturnes | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
mercredi, 25 février 2009
ARCO 2009
La foire annuelle d’art contemporain, dédiée cette édition à l’Inde, est l’occasion de considérer les productions de jeunes artistes du sous-continent, les emplacements de galeristes de renom, mais aussi – mais surtout ?- de se rendre en Ville d’un cocktail à l’autre. Le premier de la série eut lieu au palais de Miraflores, sous le prétexte d’inaugurer une exposition intitulée « Récits indiens du XXIe siècle, entre la mémoire et l’histoire », présenter plusieurs artistes et offrir des impressions disparates.
L’une des fêtes les plus prisées était celle de Sotheby’s, au Ramses, où il y eut véritablement presse. Le site est réellement « bling bling », modelé par Philippe Stark et l’un des endroits réputés les plus courus du moment. A vrai dire, il laisse assez froid, le premier moment d’amusement passé. Y retourner relève de la mise en scène. Du moins, à l’occasion de la fête, y rencontrer des gens de connaissance, jeune fille au bandeau –toujours-, jeune fille au polo, tel ami infatué de présenter d’autres personnes…, y croiser des amis permettait d’éviter le sentiment d’étouffement et d’être insupporté par les plaintes et les commentaires des autres personnes. Le bar semblait être pris d’assaut comme pour une célébration estudiantine. Le champagne servi dans des calices vermillons donnait une note Dame aux Camélias et les serveurs tentaient de passer les plateaux entre les groupes serrés. L’endroit est situé en face de la Porte d’Alcala, monument néoclassique qui faisait office de porte d’octroi au XVIIIe siècle. Au-delà, le parc du Retiro.
Le même soir, une fête bien plus amusante, au Gift, sous le thème « une nuit d’amis, de musique et d’art ». et véritablement l’impression d’ambiance aura été très agréable, se retrouvant derrière les pas de l’un et l’autre compagnon de l’événement précédent, en rencontrant d’autres, afin que la nuit ne termine pas.
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dimanche, 22 février 2009
Revoir la jeune fille au bandeau
Revu la Jeune Fille au Bandeau en son palais, où est montée une exposition consacrée à Guantanamo, qui connaît un succès énorme, étant donné les dernières péripéties quant à ce lieu (y aura-t-il un nouveau Piranèse ?).

Le visiteur s’y retrouve dans la position du voyeur, ou comment Guantanamo choque, mais de loin. Une vidéo représente une jeune fille vêtue d’une robe taillée dans un treillis, tenant en laisse un chien habillé d’orange, comme un détenu de Guantanamo, et faisant du shopping dans les rues de la Milla de Oro de la Ville ; la jeune fille blonde, belle singulièrement, se rendant chez Loewe et Carolina Herrera, le chien perdu entre les paquets. Faut-il en arriver là pour arriver à choquer, encore ?
Revu a une autre occasion la jeune fille au bandeau, lors d’une fête organisée par la famille Missoni. Le patio du palais était illuminé, et le bel étage servait d’espace pour une fête patronnée par Bombay. Des danseurs vêtus en Missoni des pieds à la tête entamaient des ribambelles saugrenues entre les personnes invitées. Des courts-métrages défilaient sur les murs blancs, d’autres danseurs. Accompagné d’une amie américaine qui connaissait des relations de la famille, à Los Angeles, aussi ce furent des présentations accompagnés d’exclamations de joie, et ces fameux name dropping et ces récits de voyages de villes en villes qui donnent à sourire.

Un couple d’amis était également présent. Ils étaient très unis à Ibiza l’été dernier mais aujourd’hui leur union bringuebale. L’un demande pardon à l’autre, qui le fait espérer depuis plusieurs mois. Aussi, être le confident involontaire du premier – plus d’un an après avoir été l’amant du second…-, est un exercice plutôt curieux, une sorte d’apprentissage. Mais apprendre quoi ? Que l’on fuit ce qui est attiré par nous, et que nous recherchons qui nous ignore ? N’est-ce pas assez appris ? Faut-il envier ou ignorer ces désordres amoureux ?
C’est cela dit assez agréable de les écouter, d’autant que celui qui se plaint, qui gémit, est particulièrement aguichant et qu’il aime boire et sortir, et que les gens se retournent à son passage. Egalement, le récit de ses incertitudes sentimentales ont pour endroits les endroits les plus divertissants mais surtout son studio, qui surplombe la place de Callao depuis sa plus haute tour et qui donne à toute conversation un hiératisme propre à une messe de Stravinsky. C’est que l’appartement est situé au dernier étage et permet, à mesure que l’on fait le tour des pièces, une vision de 360º de la Ville, et au-delà, par de grandes baies ou des fenêtres en forme de hublot.
19:54 Publié dans En Ville, Images, Nocturnes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mercredi, 11 février 2009
Nouvelles saveurs
Aussi, retourner en Ville ne fut pas un exercice facile, d’autant que le climat est rigoureux, les neiges se sont avancées jusque dans les faubourgs et le vent rend les rues désertes.
Une diversion, néanmoins, Madrid Fusión, où comme chaque année des créateurs présentent leurs dernières œuvres, où l’on débat sur la « Haute cuisine pauvre – imagination en temps de crise » (sic), mais aussi sur les trompe-l’œil culinaires et le néonaturalisme gastronomique.
Etrange de croiser des dieux de la haute cuisine et de considérer les airs de respect des jeunes chefs et d’une grande partie du public, la suite des journalistes les interrogeant et les flashes des photos quand deux démiurges se croisent et commentent un vin ; Arzak, par exemple, comme s’il s’agissait de l’arrivée de Bacchus entouré de ses suivants. Sapidités bizarres, cocktails somptueux. Et d’autres noms prononcés avec ferveur, non retenus, qui élèvent la cuisine au niveau de l’art… ce qui la rend quelquefois inconsommable et provoque des controverses quant à l’innocuité de la cuisine moléculaire.
Nouvelle saveur, également ; un jeune danseur croisé au gymnase, corps blanc aux membres bien dessinés, interprétant des œuvres, notamment sur une musique de Debussy, se partageant entre le Japon et la Ville, de mère vénitienne.
Sinon, la Ville est toujours encerclée des neiges et elle croule sous les pluies. Aussi les sorties sont-elles plus espacées, les rues s’en trouvent étrangement calmes, les regards moins intenses, et les corps inclinés et occultés sous des épaisseurs de vêtements n’éveillent pas le désir.
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jeudi, 15 janvier 2009
Regresar
Après Bruxelles, après Paris mais surtout après Venise, retourner en Ville soulève une certaine tristesse. Seulement, contempler, phénomène assez rare, d’énormes flocons de neige tomber sur les grands édifices et les recouvrir, permet d’atténuer le sentiment de tristesse. Ni même retrouver une grande amie sous son énorme chapeau de feutre brun sombre, pareil à un couvre-chef sorti de la Ronde de Nuit de Rembrandt, ni même rencontrer le Meilleur Ami à déjeuner, n’ont pu vraiment atténuer le chagrin latent. Peut-être, dans quelques jours, et après avoir revu la Jeune Fille au Bandeau, ou quand le soleil percera le brouillard.
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lundi, 15 décembre 2008
Y todo sigue
Aussi, peu de moments pour se « retrouver ». Pourtant le temps est à l’introspection, les premiers rhumes, et les litres de thé, la bouillotte, les heures de sommeil, pour les contrer, dans ce demi-sommeil (et le très beau terme castillan : « duermevela », une fusion entre dormir et veiller) qui permet de rêvasser et de lire, de se souvenir des choses de « jadis et naguère », plus ou moins lointaines. De la fenêtre, contempler le marché de Noël de la Grand’Place. Entre-temps, Albertine s’enfuit ; les rencontres et les séparations habituelles, et cette volonté de demeurer seul ; mais aussi les préparatifs des prochains voyages, Bruxelles, Paris, Venise ; le moniteur poursuit la lecteur d’Un amour de Swann, et commente l’attitude d’Odette de Crécy ; un ami se lamente de la perte de son compagnon à la manière d’un adolescent, il pleure les journées passées à Ibiza et décide de sortir pour oublier, ce qui permet de connaître un charmant comptoir de cocktail et de se soûler au Hendrick’s concombre ; la jeune fille au bandeau s’est fait coupé les cheveux à la garçonne, genre Jeanne d’Arc au moment de monter sur le bûcher, donc, formellement, elle ne porte plus de bandeau ; un charmant jeune homme, lit défait, demande à écouter des Leçons des Ténèbres, il se promène nu dans l’appartement aux sons de « Jerusalem, Jerusalem » ; un autre rêve de Buenos Aires et parle des tournois de polo, des grandes étendues de Patagonie ; le cousin d’un ami lutinerait l’Infante et les journaux s’emparent de la notice, les mères s’en félicitent ; le mercredi soir devient le moment de se retrouver entre soi dans un restaurant chinois de quartier…
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vendredi, 05 décembre 2008
Le trône du chrysanthème III - l'ordre du Soleil Levant
Une personnalité reçoit une décoration de l’empereur du Japon, l’ordre du Soleil Levant, créé sous le règne de l’empereur Meiji. La préparation de l’acte était en elle-même solennelle, tandis que la cérémonie en soi dura environ une demi-heure – et une heure de cocktail - voici quelques semaines que la mise en scène est préparée. Car l’avantage –ou le désavantage- de la culture japonaise, c’est que tout devient minutieux pour les détails, à tel point que le détail devient lui-même important, tandis que le fond est relégué au détail. Par exemple, la place d’une personne pour un discours est discutée à l’infini, et la durée du discours est chronométrée, mais la teneur du discours est fade. Le merveilleux flacon d’un parfum volatilisé.
Un ami se plaît souvent à citer le Traité de la Guerre en de telles occasions, car finalement s’occuper des contingences permettrait de laisser passer des aspects plus importants. Mais ici n’était pas le lieu, il s’agissait uniquement d’admirer l’interprétation des kotos, instruments de musique traditionnel à cordes pincées, nommée « harpe japonaise » en Occident, la joliesse de deux demoiselles vêtues de kimono, et les ikebana de saison posés sur les tables basses. Les ikebana étaient impériaux, chrysanthèmes blancs posés horizontalement et des sortes d’agapanthes bleus dressés à la verticale.
C’était l’opportunité d’inviter l’un et l’autre amis, avec le mot d’ordre, porter du rouge et du blanc. Ainsi, convié pour l’occasion l’amie qui avait également suivi ces cours sur les haikus, afin de pouvoir ensuite se réciter des poèmes en souvenir de la cérémonie. Il y avait également la jeune fille au bandeau.
Le moment le plus agréable de la cérémonie aura été de recevoir à l’entrée du palais deux jeunes Japonaises revêtues de kimono, accompagnées de leur camériste, marchant à pas si mesurés, si lents, à travers les couloirs de l’édifice. Il fallait mesurer la cadence à la leur, si lente, si intemporelle, saluer quelques collègues interloqués et babiller d’insignifiances auprès des deux demoiselles de compagnies, deux Ménines, symboles de temps passés. La camériste était particulièrement fière de sa « création » où prédominaient le crème, et les motifs rouge et or, et elle acquiesçait complaisamment aux éloges, tout en ordonnant l’obi de l’une des jeunes filles, lisant les cheveux de l’autre. Ne jamais oublier leur mouvement gracieux, à remonter légèrement leur kimono, de la pointe de leurs doigts, afin de gravir deux marches d’estrade.
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mercredi, 03 décembre 2008
Le trône du chrysanthème I
Successions d’actes officiels ces derniers jours. Certains tournaient autour du Japon et l’un d’eux pris place dans le patio de Miraflores (Mirefleurs). Assemblée babillant, des femmes mûres pour la plupart, vêtues de kimonos traditionnels. Une personne de l’ambassade affirme que certains costumes sont des vêtements de collections et les dessins de certains d’entre eux étaient remarquables, évoquant l’automne, serrés par des obis merveilleusement noués. Un moment donné, il fallut traverser le patio à grands pas : images colorées, vision de parc au sol jonché de feuilles, et odeur à naphtaline. Le public fleurait le camphre de goudron, comme si ces dames avaient été remisées et exposées pour l’occasion.
Agir comme maître de cérémonie de l’acte. Le traducteur se trompe et commence à rendre en japonais un discours donné dans la même langue. Le lui signaler. Il pâlit, considère ses papiers, et est incapable de parler durant quelques instants. L’idée de sa solitude devant l’assistance froufroutante. Rien n’est plus abominable pour un asiatique que de perdre la face. Les Japonais ne connaissent pas la culpabilité, ils souffrent de la honte, rien ne peut être déshonorant.
Se réfugier dans la contemplation d’un paravent recouvert de feuilles d’or. Un des plus beaux objets remarqués jusqu’à présent. Ah ! Rêver d’un bureau qui serait une pièce au parquet clair, une immense baie donnant sur la mer, et un paravent, un panneau d’or. Azur et or mêlés, image de Robert de Saint-Loup pénétrant dans l’hôtel de Balbec. Sans doute une des plus belles images de la Recherche, une des plus lumineuses, surtout, porteuse d'espérances trop tôt fourvoyées:
Une après-midi de grande chaleur j’étais dans la salle à manger de l’hôtel qu’on avait laissée à demi dans l’obscurité pour la protéger du soleil en tirant des rideaux qu’il jaunissait et qui par leurs interstices laissaient clignoter le bleu de la mer, quand, dans la travée centrale qui allait de la plage à la route, je vis, grand, mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, passer un jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau était aussi blonde et les cheveux aussi dorés que s’ils avaient absorbé tous les rayons du soleil. Vêtu d’une étoffe souple et blanchâtre comme je n’aurais jamais cru qu’un homme eût osé en porter, et dont la minceur n’évoquait pas moins que le frais de la salle à manger, la chaleur et le beau temps du dehors, il marchait vite. Ses yeux, de l’un desquels tombait à tout moment un monocle, étaient de la couleur de la mer. Chacun le regarda curieusement passer, on savait que ce jeune marquis de Saint-Loup-en-Bray était célèbre pour son élégance. Tous les journaux avaient décrit le costume dans lequel il avait récemment servi de témoin au jeune duc d’Uzès, dans un duel. Il semblait que la qualité si particulière de ses cheveux, de ses yeux, de sa peau, de sa tournure qui l’eussent distingué au milieu d’une foule comme un filon précieux d’opale azurée et lumineuse, engaîné dans une matière grossière, devait correspondre à une vie différente de celle des autres hommes
08:34 Publié dans En lisant Proust, En Ville | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


