lundi, 15 janvier 2007

Les Globes de Coronelli

medium_coronelli1.gifUne des plus belles découvertes parisienne fut celle des globes de Coronelli. Il faut aller les admirer toutes affaires cessantes, mais surtout se plonger dans leur contemplation  un –très- long moment. La perception des mondes en est bouleversée par la suite.

 

Conçus par la moine Vincenzo Coronelli, offerts à Louis XIV par l’ambassadeur de Rome, le Cardinal d’Estrées, ces deux meubles de près de quatre mètres de diamètre et d’un poids de deux tonnes chacun, représentent la sphère céleste et le monde terrestre en vertu des connaissances de l’époque, fidèles aux recommandations du « L’Honneste Homme ou l’Art de plaire à la Cour », paru en 1630, et qui recommande « l’apprentissage de la sphère inférieure et supérieure » afin de pouvoir briller dans les conversations.

 

Destinés tout d’abord à Marly, et établis à la Grande Bibliothèque après maintes pérégrinations, ils se dévoilent maintenant dans une pénombre de bon aloi, feutrée, aterciopelada, inclinés sur 23º et étrangement immobiles.

 

La représentation céleste, surtout, est un bel objet « en soi », déclinant des bleus des plus rares, comme des lapis-lazuli dilués en une fine pellicule ponctuée d’étoiles d’or et de lignes de bronze qui retracent la course des astres.

 

 

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L’écliptique est matérialisée par un trait de cuivre où coulisse un soleil louis quatorzième. Les constellations, mentionnées en quatre langue, regroupent près de 2.000 étoiles rehaussées par des clous de bronze de taille variable. Les planètes sont placées sur le globe en date du 5 septembre 1638 car c’est, selon  une dédicace digne d’un hommage d’un vizir à un souverain de  Mille et Une Nuits :

 

au lieu même où elles étaient à la naissance du glorieux monarque afin de conserver à l’éternité une image fixe cette heureuse disposition sous laquelle la France a reçu le plus grand présent que le ciel ait jamais fait à la terre

 

Le globe terrestre est le plus curieux, car il reproduit les connaissances géographiques du temps, des représentations déjà désuètes au moment de l’installation du globe à Marly, et qui lui valut un certain mépris.

 

 

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Pourtant, le reproche est injuste, cette Terre baroquisante est aussi exacte que toutes les représentations actuelles, même si la Californie y est une île, même si l’Australie ressemble à un gros pâtés et que des détroits imaginaires figurent au pôle arctique, car elle incite aux rêves, elle provoque, elle se surimpose à la vision trop détaillée que nous possédons maintenant des continents émergés et que, à force de la connaître, nous ne voyons plus. Il est symptomatique en ce sens que le moine cosmographe avait représenté très sobrement l’Europe, tandis que les territoires récemment découverts étaient d’autant plus imagés et expliqués avec forces détails qu’ils étaient encore méconnus.

 

 

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mardi, 19 décembre 2006

Gustave Moreau - Sueños de Oriente

Entre les différents dîners, déjeuners et derniers verres qui donnent l’impression d’une course contre la montre, ou plutôt d’une course contre les douze coups de minuit, avoir eu –enfin !- le temps de visiter une exposition consacrée à « Gustave Moreau – Sueños de oriente ».

 

Voici longtemps, une grand-tante vivait à Paris. Adolescent, aller lui rendre visite était assez agréable. Comme elle avait beaucoup voyagé et vécu à l’étranger, elle ne tarissait pas d’anecdotes. Elle était veuve, elle vivait dans un petit appartement rempli de livres et d’objets, qui le rendaient touffu comme une vieille serre victorienne.  Les fenêtres donnaient sur une placette ombragée de platanes. Pour aller la voir, il suffisait de prendre le train rapide de l’époque, qui reliait les deux capitales en moins de trois heures, déjeuner en sa compagnie et se balader en ville. De cette époque, les deux idoles en matière de peinture française étaient Odilon Redon et Gustave Moreau. C’était le temps de Mallarmé et de Rimbaud. Dès lors, découvrir le musée du peintre lors d’une journée ensoleillée, fut une des révélations les plus merveilleuses. La lecture d’A rebours suivit de peu, et sa description « éclectique » du palais où Salomé dansa.

 

Un trône se dressait, pareil au maître-autel d'une cathédrale, sous d'innombrables voûtes jaillissant de colonnes trapues ainsi que des piliers romans, émaillées de briques polychromes, serties de mosaïques, incrustées de lapis et de sardoines, dans un palais semblable à une basilique d'une architecture tout à la fois musulmane et byzantine…

 

 

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De même, dans la Recherche, Odette est comparée à l’une des créatures du peintre :

 

La femme entretenue – chatoyant amalgame d’éléments inconnus et diaboliques, serti, comme une apparition de Gustave Moreau, de fleurs vénéneuses entrelacées à des joyaux précieux…

 

Et cette ironie de la duchesse de Guermantes à l’adresse de la princesse de Parme :

 

…C’était émouvant, c’était tout à fait l’arrangement du Jeune Homme et la Mort de Gustave Moreau (Votre Altesse connaît sûrement ce chef-d’œuvre).

La princesse de Parme, qui ignorait même le nom du peintre, fit de violents mouvements de tête et sourit avec ardeur afin de manifester son admiration pour ce tableau. Mais l’intensité de sa mimique ne parvint pas à remplacer cette lumière qui reste absente de nos yeux tant que nous ne savons pas de quoi on veut nous parler…

 

Plongée dans le temps et pour les thèmes traités, les escapades à Paris et les délétères visions perses ou indiennes, à les revoir, ces visions familières de Moreau en paraissaient doublement oniriques. Oui, quelques années et d’abondantes désillusions postérieures permettent de considérer les œuvres orientalistes de Moreau avec un autre œil. Impression de parcourir le souvenir d’un paysage maintenant en ruines, comme les témoins d’espérances mises à mal, d’idéaux aujourd’hui rapiécés. Il est loin le temps de cette belle journée de printemps, aussi fraîche que l’adolescence, comme un sel de vétiver, à déambuler dans le IXe Arrondissement, complètement inconnu à l’époque, qui possédait un léger aspect de ville de province, que l’on nomme Petite Athènes, et à découvrir le musée abrité dans une belle maison de pierre abritant la logorrhée picturale de l’artiste.

 

Deux des pièces maîtresses de l’exposition présentée en Ville sont la Salomé tatouée et le Triomphe d’Alexandre. L’intérêt réside dans un exposé assez complet sur la préparation des œuvres, ébauches, gouaches rapides, photographies et documentations, annotations et repentirs, documents normalement conservés dans le cabinet d’art graphique du musée.

 

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Le tableau le plus « riche » est aujourd’hui celui qui représente Alexandre sur un trône de gloire, un si beau Porus présenté, vaincu, à ses pieds. Mais ce sont-là deux personnages minuscules dans un décor hindou gigantesque, dont les temples marmoréens s’élèvent vers les montagnes.

 

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lundi, 11 décembre 2006

Images précolombiennes

Revenu de Bruxelles, le rythme marathonien des visites et des salutations empêcha de pratiquer l’occupation favorite après la lecture, la visite d’expositions. C’est dans l’éreintement que l’une d’elles fut parcourue, au Musée du Cinquantenaire 

 

Riche d’œuvres mondialement réputées, la remarquable collection rassemblée par Dora et Paul Janssen et donnée en dation à la Communauté flamande de Belgique retrace l'histoire précolombienne, depuis quelques figures en os de morse inuit, jusqu’aux plumes éclatantes des Tupi de l’Amazone. Elle se compose de statues en pierre et en terre cuite, de masques et de parures en or, d'étoffes et de créations en plumes bigarrées. 

 

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Les noms des artistes sont aujourd'hui inconnus, car l’œuvre importait plus que le maître. Et leurs oeuvres demeurent les repères éminents d'une grande force créatrice mais surtout une tension religieuse, mystique, car la plupart des objets sont liés aux rites des morts et aux cérémonies des temples.

 

Se rappeler l’impression que causa sur Saint-John Perse la vision d’un crâne de cristal aztèque au British Museum, un objet « impossible », selon les théories de certains chercheurs.  A Paul Valéry, le poète écrit :

 

…J’aimerais qu’on pût vous faire cadeau du plus bel objet fabriqué que j’aie vu en ce monde: ce crâne de cristal, réduit au signe de l’amande, qui règne depuis longtemps à Londres…

 

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Par des péripéties trop fastidieuses, et trop malheureuses, pour en faire trop état ici, la dation Janssen faillit ne pas se réaliser et la collection d’être achetée par un musée américain. Le rocambolesque plat "à la Beulemans", typique de la peau de chagrin belge, est à la mesure de la petitesse d’esprit de ses dirigeants et de la passivité de ses habitants.

 

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jeudi, 25 mai 2006

Filipiniana

Assisté à l’inauguration de l’exposition Filipiniana organisée à la manière des cabinets de curiosités de l’ancien temps, avec de belles cartes géographiques, des objets ethniques reliquats d’expositions coloniales, tissus en fibre de feuilles d’ananas et œuvres contemporaines qui laissaient indifférents.

 

 

Flor de Piel m’y avait convié et j’y ai rencontré quelques connaissances qui me permirent d’être heureusement protégé quand je croisai la Dame de Lahore. Nous nous sommes finalement brouillés, je ne pouvais vraiment plus feindre la sympathie et elle ne conduisit pas de manière honorable dans telle circonstance. Cette mésaventure couplée à celle de Lisbonne me permet de savoir que la fréquentation des femmes prétendument sophistiquées du sous-continent indien est décidemment très néfaste pour mon équilibre mental et mon intégrité physique. Je n’en ressens aucune espèce de tristesse.

 

Elle arriva en retard, elle traversa l’immense esplanade de Conde Duque sous une pluie d’orage ; vêtue de blanc, avec une immense fleur aux pétales panachés, ténébreux et blafard, pendant à son bustier, une Paonia suffruticosa de soie et de plumetis, une pivoine arbustive, qui aurait pourtant le pouvoir de chasser les mauvais esprits et d’avoir guéri Pluton, mais qui surgissait ici comme une excroissance vénéneuse de son buste. Elle gravit quelques marches vénérables et nous nous sommes aimablement salués, elle était affublée d’une jeune fille française dont je plaignis le sort inéluctable, et elle disparut peu après avoir salué l’amphitryon. Flor de Piel s’exclama en la voyant, «mais c’est l’espionne !», le commentant au cercle qui était réuni autour d’elle, dans un mélange unique de crainte et de commisération. Comment avoir pu être aussi ingénu, je ne me le pardonnerai jamais.

 

Nous étions entouré des dames espagnoles qui avaient revêtu d’anciens châles de Manille chamarrés à longues franges, fleurant le santal et l’ambre qu’elles diffusaient par l’action cadencée de leur éventail ; et de Philippins qui étaient habillés de barong tagalog, des toilettes en tissu de fibre de feuille d’ananas. C’est une matière qui ressemble à de l’organza ou à du lin, que l’on nomme tissu du Paradis, tressé et brodé de perles fines par des communautés de pêcheurs survivant dans l’île d’Iloilo.

 

Comme Flor de Piel me présenta favorablement à ses amis, ceux-ci furent assez aimables. J’en connaissais déjà quelques-uns de vue, mais l’un deux fut une véritable découverte. Il était tout à fait plaisant et même sa passion un peu désuète était charmante.

 

Chaque nation possède en effet des dates-clefs, qui deviennent quelquefois universelles. En-dehors de l’Espagne, on connaît relativement peu ce que représente l’année 1898 de ce côté-ci des Pyrénées. Les Etats-Unis, pour un de ces prétextes futiles et incorrects dont ils ont le secret mais dont ils abusent, entrent en guerre contre le gouvernement de la Régence de Maria-Cristina, durant la minorité d’Alfonso XIII. Hormis le Sahara Occidental, les derniers reliquats de l’empire colonial s’évanouissent : Cuba, Guam, Puerto Rico, les Mariannes et les Philippines. Les Philippines deviennent possessions américaines pour quelques millions de dollars – la vénalité. Dans ce dernier archipel, un groupe d’officiers refuse de reconnaître la cession et se réfugie dans une église, l’église de Baler, durant 11 mois. Sur les 52 militaires, 33 survivront et seront reconduits en Espagne. La personne qui me fut présentée préside une association destinée à conserver la mémoire d’un de ces moments quichottesques de l’histoire espagnole. Il en parle avec une effusion touchante, se demandant pourquoi cet épisode national ne possède pas plus de répercussions et imaginant mille commémorations d’éclat. Français, il aurait pris place parmi les Légitimistes réunis autour du Comte de Chambord, allant en pèlerinage à Froshdorf ; ou comme compagnon de Lyautey, royaliste taillant un empire colonial pour une république.

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mercredi, 24 mai 2006

Les "Sublimes"

Ai tellement parcouru d’expositions en Ville que les commenter serait harassant, d’autant que la saison est faste et que les séjours bruxellois répétés ont empêché une certaine régularité. Il est surtout agréable de se rendre d’un lieu à l’autre en parcourant des avenues où fleurit un arbre qui embaume l’air d’un panachage de miel, d’ambre gris et d’une saveur confusément plus désarçonnante et sensuelle. Cela me rappellera toujours d’énormes tulipes lactescentes dont Mère ornait de temps en temps un vase au printemps, et qui m’étonnait toujours, pour l'émanation séminale qu’elle propageait dans les pièces de la maison. Une nuit fut surtout plaisante, quand les principaux musées étaient ouvert au public jusqu’à une heure du matin. Filiberto et moi nous sommes rendus au Reina Sofia et au Thyssen. J’aurais tant voulu contempler un Kandinsky et y être abordé, commencer une grande passion et transformer le tableau en une « petite sonate de Vinteuil » picturale. Il y avait presse dans ce dernier musée, comme jamais, et l’atmosphère y était accablante. La sensation de touffeur même était agréable. Les dames battaient de l’éventail comme si elles assistaient à une corrida tout en commentant distraitement certaines œuvres majeures de l’art occidental à la manière d’expertes en véroniques et autres passes tauromachiques.

 

L’une des expositions du moment est consacrée aux gravures de Rembrandt, une autre retrace l’extension des bâtiments de la Banque d’Espagne, une autre encore la présence arabe en Amérique du Sud, et une autre encore, etc... Toutes étaient « plaisantes », même si l’exposition consacrée aux communautés sémites dans le Nouveau Monde était la plus étrange, d’autant que je feuillette l’Atlas historique des Amériques. Des photos anciennes méritent particulièrement l’attention, flots d’émigrants chapeautés de fez parcourant les rues de Buenos Aires dans les années 20. Eu l’occasion de croiser, voici quelques années, un Argentin aux traits sémites, ses ancêtres nous venant de Syrie.

 

Mais il y également un maître du « sublime » à la Caserne Conde-Duque. Peintre et graveur de grandes scènes fantastiques aux résonances eschatologiques, John Martin fascinerait le spectateur contemporain. L´une de ses œuvres les plus célèbres est le Festin de Balthazar. Balthazar - étymologiquement « Que Bel protège le roi ! » - est le fils de Nabonide, roi de Babylone. Il exerça le pouvoir en corégence avec son père. Dans le livre de Daniel, ce personnage est donné comme roi et fils de Nabuchodonosor. C’est lors d’un festin où est utilisée la vaisselle sacrée du Temple de Jérusalem qu’il voit une main tracer sur un mur les mots « Mané, Thécel, Pharès » : compté, pesé, divisé, c’est-à-dire :

 

Dieu a compté les jours de ton royaume et l'a mené à son terme...

Ton royaume a été partagé et donné aux Mèdes et aux Perses"

(Daniel 5, 25 à 28).

 

Remarquer la différence entre le tableau “intimiste” de Rembrandt

 

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Et celui autrement plus “sublime” de Martin, noyant l’humanité dans un dédale d’architectures en proie à des météores hostiles, où l’Homme ne maîtrise rien, aucune destinée, aucune volition, nul contrôle. Seulement, quand on examine l’attitude des personnages du premier plan, on remarque combien les poses sont compassées, les poses romantiques et même mièvres, un décalage par rapport à la monumentalité des décors.

 

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Il n’empêche, l’effet d’ensemble est particulièrement majestueux.

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mercredi, 03 mai 2006

Un photographe surréaliste à Madrid – confusion du signe et de la chose

Une heureuse circonstance m’a permis de rencontrer un photographe madrilène, et d’aller ensuite admirer son œuvre dans une galerie d’art. Chema Madoz aurait été un compagnon parfait pour René Magritte et Marcel Mariën, dont il est le thuriféraire. Il aurait pu bavarder avec Scutenaire et ses amis dans la taverne bruxelloise, la Fleur en Papier Doré, le rendez-vous des surréalistes belges. Même si certains de leurs membres s’étaient enrôlés dans les brigades internationales, le mouvement possèderait moins la connotation politique du surréalisme d’André Breton, s’attachant plutôt à remettre en cause le langage et la peinture.

 

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Il y avait un côté « frais », à pérambuler en compagnie de ces photographies, et en sortant du bâtiment qui l’abritait, sous le beau soleil qui nimbe la Ville comme de toute Eternité, je me sentais heureux, « simplement » heureux, sous les marroniers en fleurs, les platanes, me dirigeant vers le Jardin Botanique où m’attendaient un banc, un ombrage, le parfum des fleurs et quelques pages de Claude Simon. Les œuvres de Chema Madoz possèdent un ton ironique, léger, découvrant l’extraordinaire dans le quotidien. C’est aussi un sympathique pied-de-nez aux Idées platoniciennes, où les objets déroutent, car ils soulèvent d’autres interprétations, d’autres cheminements poétiques que ceux qui leur sont normalement destinés ou « assénés ». C’est un alchimiste de la suggestion.

 

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Pour telle et telle raisons, Alceste ressentit un peu de jalousie à me voir revenir avec un catalogue dédicacé d’une exposition précédente. Il me le prit des mains, le feuilleta et s’exclama « ¡pero eso son gillipolleces !», se moquant des œuvres, les trouvant « gratuites ». Aussi, pour chaque image qu’il me présentait, je lui inventais une signification. Nous procédâmes ainsi pour une vingtaine d’entre elles. Il ferma le livre en me le rendant sans rien émettre qu’un grognement dont l’interprétation demeure multiple. Ah ! Pourquoi nourrir une admiration aussi intense ?

 

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mercredi, 26 avril 2006

Les désirs de la beauté

Il faut s’en aller découvrir cette deuxième exposition toutes affaires cessantes… pour son titre plotinien pour le moins, car la présentation n’est pas des plus réussies. « Les désirs de la beauté », retrace, dans un parcours « déconstructiviste » (sic), quelques décennies d’illusion où l’on nourrissait l’espoir que le Beau allait aider nos frères humains à devenir meilleurs et plus civilisés. Cet élan est d’autant plus « émouvant » a posteriori quand on se rend compte des conflagrations qui suivirent. Il n’empêche, à notre époque où ce que l’on se complaît à appeler le design maquille tant que faire se peut l'insipide gaspillage industriel, il est difficile de concevoir que l'on prétendait, voici un siècle, réconcilier les arts majeurs avec les arts décoratifs, et imaginer un monde esthétique global en syntonie avec l'industrie et la modernité. Les désirs de la beauté, ou l’utopie de la Wiener Werkstätte, se découvrent entre des vitrines où s’accumulent des objets, des tissus, des maquettes, des affiches et des revues, comme un inventaire de la décoration d’une époque, où une théière croise une robe de soirée, un éventail des cartes à jouer. Orfèvrerie, reliure, joaillerie, ébénisterie, céramique, tous les

 

Abolis objets d’inanité sonore

 

qui saturent les vitrines sont non seulement raffinés, mais souvent maniérés, incongrus, où même kitsch.

 

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Ils ne pouvaient concerner qu'une bourgeoisie très aisée tant leur fabrication était coûteuse. Et le projet initial d'un art pour tous de succomber à ses contradictions. Ce « principe d’accumulation » était plaisant, même si cela faisait un peu inventaire de grand magazin en faillite, ou une préfiguration, une prémonition d’une possible dispersion du mobilier qui menace le Palais Stoclet.

 

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Un critique a quelques raisons d’affirmer que :

 

on se trouve en présence d’un salmigondis d’échafaudages noirs, éclairés de manière blafarde et dans lesquels les objets sont entassés comme dans les vitrines d’un grand magasin de province dans les années 1950 (poussière comprise)

 

Mais on peut admirer des maquettes du Palais Stoclet, des ébauches des peintures de Klimt qui en ornent certaines pièces.

 

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mardi, 25 avril 2006

Théo van Rysselberghe

Une des expositions les plus captivantes de la saison bruxelloise est la rétrospective consacrée à Théo van Rysselberghe, au Palais des Beaux Arts.

 

Parallèlement à l’exposition dévolue à la Wiener Werkstätte que je retracerai demain, le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, un immense édifice « Horta tardif », dont l’architecture initiale a été redécouverte voici peu après les modifications qui l’enlaidirent durant les décennies précédentes, présente une rétrospective considérable de l’œuvre de Théo van Rysselberghe, de ces genres d’expositions qui entendent illustrer l’Œuvre Entier d’un artiste et établir un catalogue raisonné exhaustif suite à la succession de tableaux, d’ébauches et autres témoignages qui auront été présentés à cette occasion. De fait, ce sont environ 180 œuvres accompagnées de nombreux documents, qui occupent dix salles. La présentation académique et paisible des peintures de van Rysselberghe, un artiste qui vécut à la charnière entre le XIXe et le XXe, qui quand se déployait un considérable bouquet de corolles en -isme., constitue un moment de ressourcement, faisant découvrir un artiste trop souvent réduit à sa période néo-impressionniste. Ainsi, le flâneur se familiarise à des ébauches de jeunesse, notamment d’agréables tableaux exotiques et pittoresques, retraçant des voyages au Maroc, et le lent passage d’une peinture conventionnelle aux éblouissements du pointillisme. Emotion de dénicher une aquarelle d’un jeune homme de vingt ans, représentant une vue de la Puerta del Sol prise depuis la Calle Preciados ; ou des représentations de villes et de scènes marocaines, comme la porte de Mekhnès, à la touche large et au chromatisme lumineux, transposant une palette flamande au soleil marocain sans prendre vraiment en compte la luminosité locale.

 

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Il peint ensuite des portraits de la bourgeoisie, notamment des portraits de jeunes filles sages, dont certaines ressemblent à des pages de la Cour de Felipe IV. Se rappeler de l’exposition consacrée à l’influence de Velázquez sur Manet.

 

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Van Rysselberghe fonde le groupe des XX avec l’aide d’un homme d’affaire belge, Oscar Maus. Epoque dorée où l’on croyait à l’Art, où l’on entendait mêler l’art et l’artisanat, et dont une des rares survivances est le Palais Stoclet, comme espace total de représentation artistique. Il tâte du pointillisme durant quelques années, une ligne artistique remarquable par son absence de noir,

 

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pour revenir ensuite à une facture plus traditionnelle, ce que d’aucuns regrettent. Mais de si belles images maritimes, où la lumière se décompose merveilleusement, en hommage à Goethe provence et une, que j’aime particulièrement, pour le souvenir de nombreuses excursions au bord de ces canaux, entre Damme et Bruges, le plus beau paisage de la contrée.

 

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mardi, 11 avril 2006

Les équilibres d'Alberto Burri

De belles expositions en Ville, dont les affiches colorées accompagnent la floraison des arbres ornementaux sur les grands axes. Dans ses nouveaux bâtiments, le Reina Sofia en abrite quelques unes. L’une est consacrée au peintre italien Alberto Burri, auteur d’une peinture dite “informelle”, décrite comme une gestualité spontanée, selon le catalogue, un renoncement quasi mystique à toute forme figurative explicite, mais sous le signe de l’équilibre, de l’apaisement. La ressemblance opère davantage sur l'analogie et la métaphore que sur un quelconque référent identifiable. L’artiste travaille surtout les matériaux communs, la matière conquiert le primat de l'expressivité sur la forme et la couleur, d’autant que le peintre utilise une matière étrangère à la peinture et à ses ustensiles traditionnels. Matériaux rebuts, compagnons de l'arte povera, une activité artistique qui privilégierait le geste créateur au détriment de l’objet fini.

 

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Les expérimentations commencent ainsi avec des matières informes par excellence, comme le goudron (Catrami), ou la moisissure (Muffe), ou encore la pierre ponce et la jute, mais surtout de la sciure compressée dans de la colle (Cellotex), et des résines, dont le traitement produit des craquelures qui ressemblent à de la terre crevassée d’Ethiopie sous la chaleur du soleil (Cretti). Une toile est par exemple recouverte de jute ou de vieux chiffons usés et rapiécés. Elle invite à une contemplation esthétique qui permet d'y cerner plusieurs niveaux de lecture, d’autant que certains tableaux sont recouverts de feuilles d’or sur fond noir ou rouge, qui rappelent des fonds d’icônes byzantines ou de retables romans, et donnent un sentiment “plotinien” de la beauté et de la perfection, comme si les rouges provenaient des mollusques à pourpre d’îles atlantiques teignant les vêtements d’Hadrien ou d’Alexis Commène, et que les noirs veloutés fussent un pan de manteau de Zénon ou d’un hidalgo de Tolède.

 

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Burri intervient aussi directement sur les matières et les objets qu'il intègre à ses tableaux : c'est la série des Combustioni, réalisés d'abord avec des feuilles de plastique superposées que l'artiste travaille à la flamme, proposant à la fois un travail sur le caractère éphémère du matériau de base et sur la couleur que celui-ci prend lors de la combustion. Le même traitement est infligé au bois (Legni) et à la tôle rouillée (Ferri) dans de grandes compositions verticales dans lesquelles la rigidité propre aux matériaux s'oppose à la fragilité des œuvres construites avec les matières plastiques.

 

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Une autre expostion, également au Reina Sofia, est consacrée à Adolfo Schlosser, un artiste autrichien établi en Espagne après des pérégrinations initiatiques dans le Grand Nord, notamment en Islande et au large de Terre Neuve. Les matériaux sont des branches de bouleaux, des champignons filiformes et desséchés, des pierres lavées par des eaux froides, etc… Des dessins sont très plaisants, de phoques, de baleines, d’oiseaux étranges. Un plaisant contraste avec les œuvres de Burri.

 

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mardi, 28 mars 2006

L’avant-garde russe… arrière-goût à Madrid

Je pensais aux ultimes images de Sibérie, et à d’autres choses, en visitant une exposition double dédiée à l’Avant-Garde russe, au Thyssen et à la Casa de Alhajas. Amandiers en fin de floraison, camélias exubérants, les premiers insectes estivaux à rôder. Le Thyssen présentait des œuvres « classiques », les productions de Kandinsky, de Chagall et Filonov, que j’avais d’ailleurs vues à l’occasion de visites des musées où elles résident normalement, et dans diverses expositions antérieures, notamment celle qui se tint à Bruxelles voici peu, dans le cadre de Europalia Russie. La Casa de Alhajas avait le mérite de présenter des œuvres mineures. Le bâtiment en soi permet de belles mises en scène, car il possède un large patio intérieur, abrité d’une verrière. À l’occasion de l’exposition, les murs ont été repeints en un bleu pétrole ombreux, et un immense panneau au milieu du patio accueillait le visiteur en montrant la fameuse œuvre de Tatline, le Monument à la Troisième Internationale, datant de 1920, une maquette constructiviste qui ne se réalisa jamais, une utopie comme la doctrine qu’elle entendait illustrer. Elle ressemble, déhanchée, à la Tour de Babel de Breughel.

 

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Mais c’étaient surtout les affiches de propagande de Gustav Klutsis et les photographies d’Alexandre Rodchenko, images d’endoctrinement d’un monde où j’aurais été mis au goulag illico presto, où lire Marcel Proust aurait été contre-révolutionnaire et les états mélancoliques contre-productifs. Une affiche écarlate me fit vraiment frémir, elle portait pour titre : « Ouvriers, nous dépasserons le plan quinquennal ! nous l’accomplirons en quatre ans ! ». Il y avait également un service à thé « suprématiste » de Nikolai Suetin et des échantillons de tissu pour des robes ou des fauteuils, avec des faucilles, des engrenages mécaniques, des barrières révolutionnaires, des pionniers. J’avais l’impression de me trouver devant les éléments d’un passe-temps, une gigantesque boîte à jouets, comme s’il s’agissait de « s’amuser à la révolution russe » comme l’on pourrait se divertir à cow-boys et indiens, se retrouver dans un deux-pièces aux murs recouverts de papiers entrelaçant des faucilles et des gerbes de blé, me servant du thé dans une tasse à la Malevitch, après avoir travaillé pour le bien du peuple en aidant à la construction du Monument à la Troisième Internationale, une nouvelle Babel...

 

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Le soir je dînais en compagnie de Filiberto, ce qui accentua encore –vraiment- le contraste. Il m’offrit un livre sur Jean de Bourgogne. Le lendemain je déjeunais en compagnie de la Dame de Lahore, un autre contraste, d’autant qu’elle me parlait de son anniversaire, qu’elle s’en allait fêter à New-York en compagnie d’autres amies Bégums trimballées de Londres, de Dubaï et d’autres lieux pour l’occasion. Pourvu qu’elle y demeure ! Je lui souhaite sincèrement tout le bien du monde, mais loin de moi, hors de ma vue. Je lui ai versé un tribut sous forme de bracelets en ambre de la Baltique.

 

De « souvenirs de Sibérie», qui trône maintenant sur une étagère, j’ai acheté deux boîtes en lapis-lazuli, qui s’ajoutent à deux boîtes façonnées dans la même pierre, ramenées du Pakistan ; et une autre du Chili. J’ai en effet une passion pour 1º les boîtes et 2º le lapis-lazuli. Le lapis, pour sa couleur bleue, mais aussi, parce qu’elle guérirait de la mélancolie. Selon William Rowland, dans son traité The Complete Chemical Dispensatory, la pierre

 

purgeth chiefly melancholy, cures quartans, apoplexies, epilepsies, diseases of the spleen, and many forms of dementia

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