lundi, 01 décembre 2008

Après avoir admiré les Antiques

Et s’amuser des évolutions que nous autres, pauvres êtres humains, tentons à contre-courant.

Amours, politiques, ambitions, rien n’est important. Ne jamais se prendre au sérieux afin de ne pas se fourvoyer dans la mesquinerie. Se contenter de lire, de se promener, fredonner un air facile, bavarder en compagnie d’un ami, toujours admirer une jeune fille, lutiner avec légèreté ; de contempler, surtout, sans a priori et sans états d’âme.

Afin de ne pas négliger cette ligne de conduite, ne jamais cesser d’aller admirer des œuvres d’art, tenter d’en être le miroir, d’aller au-delà du contingent.

 

Et toujours redécouvrir la Recherche, dans un constant émerveillement et une désillusion perpétuelle. Combien de lectures de la Recherche ? Une dizaine ? Qu’en reste-t-il à chaque fois ?

 

Le premier contact eut lieu voici bien trop longtemps au large des côtes de Louisiane, durant de longues journées de tornades, quand une succession de cyclones barrait les côtes et que le navire tanguait sur ses ancres sous des nuages réellement noir d’encre. Dès le baiser refusé puis accordé de la mère du narrateur, un soir que sa famille recevait Charles Swann, l’ouvrage est devenu le livre de chevet par excellence.

 

Depuis, lu en Inde, à Bornéo, en Afrique du Sud ; à Londres, à Paris, à Séville et à Lisbonne. Saint-John Perse fut découvert parce que Céleste Albaret le lit à Balbec, et le Dit du Genji, parce que les critiques aime comparer les deux œuvres.

 

 Pourquoi cette fascination pour une telle œuvre ? Parce qu’elle est l’écho de certains sentiments ? car, même si cela en coûte de l’admettre, elle est la quintessence d’une conviction amère, que les admirations et les illusions sont mortelles, éphémères ?

 

Longtemps un maître mot régnait sur l’esprit, mais la perfection n’a plus lieu d’être. Le terme agit comme une évanescence des choses d’antan. Et blablabla. 

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mardi, 25 novembre 2008

Les Antiques de Dresde au Prado

Un merveilleux « crépuscule » au Prado. Après une douce journée de désoeuvrement, litres de thé et premières pages de la Prisonnière, le rouge du ciel commençait à se mélanger au rouge de la terre : aussi s’aérer et descendre la longue rue piétonnière qui mène vers le musée du Prado tout en fredonnant un morceau de musique de Wim Mertens, Struggle for pleasure, pénétrer par la nouvelle aile avec les derniers visiteurs, et découvrir un délicieux florilège de marbre immaculé dans des salles recouvertes de bleu de Charron ou de vert gris rabattu céladon : se pâmer devant les antiques de l’ancienne collection de Christine de Suède, rachetée lors du décès de la souveraine par le premier roi Bourbon d’Espagne, mêlée à la collection de l’Abertinum, rassemblée sous le règne de Frédéric-Auguste II.

 

L’exposition est présentée de manière classique dans des salles de très belles proportions, comme si elle respirait sous l’empreinte de Winckelman et de son idée du Beau, de la « noble simplicité et calme grandeur » de l’art grec, et cette pureté du blanc. Ne pas oublier son Traité sur la capacité à ressentir le Beau, dédié à Friedrich von Berg. Sur sa mort, Dominique Fernández commit une nouvelle oiseuse. Songer à Canovas, à l’idéal et au sublime. Et s’exalter, tout simplement, faire fi du contingent et du quotidien. L’art sauve, et penser cela entre les vestiges d’une civilisation vouée à la beauté, devient une évidence. Car la beauté était sans doute en soi un axiome pour les artistes qui produisirent et copièrent ces œuvres, faisant miroiter des termes comme sublime, perfection, esthétique, achèvement, harmonie, assurance. Il était par ailleurs surprenant de constater dans les dernières salles de l’exposition, combien même les œuvres tardives, celles du IVe, à cette frontière surprenante entre le païen et le chrétien, combien elles reflétaient encore cette évidence de la beauté.

 

Le parcours était d’ailleurs intéressant, en se rappelant une visite d’une autre exposition faite le jour précédent, au Reina Sofia, qui consacre un espace au critique d’art Carl Einstein, ami de Braque et de Klee, précurseur dans la révélation de l’art nègre grâce à son Negerplastik et dans son appréciation du cubisme.

 

Le cubisme est-il si différent de la statuaire classique?

 

Par le classicisme, l’austérité de leur présentation, les œuvres réunies au Prado sont tout simplement merveilleuses, elles sont surtout connues et donc familières, elles donnent l’impression de se promener en compagnie amicale. 

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mercredi, 10 mai 2006

Idée du Départ - Une antienne

De cette soirée et de ces fréquentes visites en Septentrion, j’en ai gardé une saveur curieuse, que je conserve et entretiens, et que Voisin Préféré, dans sa prescience, eut l’art de résumer dans un terme : réconciliation. Je ne sais pas si c’est sa lecture des Confessions de Saint Augustin, en ce moment, qui le pousse à prononcer de tels mots, toujours est-il qu’il m’asséna une de ces tirades dont il est accoutumé et qui avaient tout un temps eu l’effet d’ébranler mes convictions intimes, jusqu’à ce que je me rende compte que son opinion est aussi mobile qu’une girouette, comme nous le verrons dans le prochain billet.

 

Nous nous sommes retrouvés arpentant sous le vol des hirondelles les venelles du Rastro et de Chueca dans une de ces belles après-midi estivales que la Castille nous réserve très tôt dans l’année, pour disparaître le jour suivant sous des orages, quand la pluie surgit comme cette exclamation « es muy bueno para los embalses – c’est très bon pour les réserves d’eau ».

 

Réconciliation, vraiment ? N’est-il plus lieu de craindre les fantômes qui erraient dans ces terres, sous les anciens portiques de l’enfance ? Je ne pense plus, les acteurs disparaissent ou s’effacent, et vivre à l’étranger a permis de se libérer de maints démons intérieurs. Ce retour, j’y pense souvent, ces jours ; d’autant que si la santé de la Grande Malade fléchit dangereusement, il ne serait pas une simple figure de style.

 

Il est par ailleurs agréable de cultiver un tel sentiment. L’idée du départ embellit souvent les lieux que l’on s’apprête à délaisser. La Ville en a aussi une certaine habitude, de ces incertitudes quant à s’en aller ou demeurer, suite à des changements politiques, des déconvenues sentimentales ou tout simplement une crise aigüe de mélancolie. Elle s’en est accommodée toute en me donnant des clefs et des entrées avec une certaine largesse.

 

L’esprit de départ permet aussi d’aménuiser certaines émotions et de posséder un peu de ce fameux "recul". Une certaine nonchalance vis-à-vis de la Ville. Se permettre d’être complaisant à l’égard des ambitions d’Alceste. Les  troubles que provoque la Dame de Lahore, par exemple. Ou les assiduités d’un jeune homme qui m’assaille dès qu’il m’aperçoit dans l’un et l’autre lieux. Il m’aborda il y a quelques semaines, lançant une tirade du genre : cela fait deux ans que je t’ai « fiché », tu t’appelles Untel, habite là, travaille là, va à tel gymnase, apprécie telle cuisine, possède tels et tels amis, etc,… Il est très difficile pour des personnes qui ne savent pas dire non de se dépêtrer des ardeurs de personnes aussi insistentes. Ou comment refuser de donner un numéro de téléphone ? Soit.

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mercredi, 01 février 2006

Les recettes post-passionnelles

Une des recettes pour se sentir moins malheureux en cas d’abandon est de se dire, « mais au moins j’ai vécu une grande passion ! ». C’est une des ficelles que Julien utilise en ce moment, du genre, « c’est autant de cela de pris sur l’ennemi », avec d’autant plus de certitude que le béguin fut assurément ce qui l’anima ces dernières années, et il convient d’admettre que le sujet de la ferveur amoureuse était particulièrement aimable. Une autre formule, que je viens d’utiliser, est de parler à l’imparfait de celui qui occupait tout un espace mais qui fait aujourd’hui défaut, « il était…. il avait….il semblait… il paraissait…», comme s’il n’était plus de ce monde, ou plus du même monde, soudain transporté dans une Tierra Incognita ou un Dark Continent par un djinn des Mille et Une Nuits, un Finistère que l’on souhaite ne jamais découvrir et dont on espère ne voir débarquer plus jamais personne.

 

Face à sa profession de foi, j’ai eu un mouvement indécis. J’ai bien nourri l’une et l’autre admirations vaguement platoniques –ou plotiniennes- de l’adolescence et ce mouvement est prêt à renaître à tout moment, ne fût-ce qu’à l’égard d’Alceste (il est tellement plus simple de fixer une admiration sur une personne, cela évite de disperser les énergies). Mais s’il est vrai qu’une passion doit s’accomplir organiquement, s’épancher physiquement, il faut constater que c’est un sentiment que je n’ai pas expérimenté. Les rares admirations qui se sont jamais matérialisées m’ont toujours laissé une saveur amère. Je sais très bien où réside la cause d’une telle attitude, et je n’ai pas vraiment envie de la tarir.

 

« Ah ! Je n’ai jamais connu de grande passion ! », soupire-t-il tout en reprenant du dessert au chocolat. C’est un constat qui m’indiffère en temps normal, je suis assez médiocre pour n’en pas trop souffrir et j’ai surtout déniché assez de littérature pour me conforter dans cette position. La littérature a somme toute ceci de décourageant que l’on déniche toujours une foultitude d’auteurs à prêcher pour la chapelle que l’on souhaite, et une multitude d’autres à sermonner pour la chapelle inverse, sans oublier l'accumulation de ceux qui entendent concilier les deux points de vue, les dépasser, ou tout simplement les ignorer.

 

Il n’empêche, quand Julien, pour se consoler, s’exclame, « mais au moins j’ai passé des années merveilleuses en sa compagnie », comme si ces années féeriques étaient autant de « cela de pris sur l’ennemi » ; je ressens un pincement de dépit. Mais bien léger, comme une attitude mentale, ou une position de principe, est de repousser tout mouvement de jalousie, car c’est là un mouvement disgracieux de l’âme, une grimace de la bouche ; comme j’essaye d’annuler ces pointes soudaines, l’étincelle ombrageuse fut vite soufflée. Cela me fait donc songer à la seule expérience qui puisse se rapprocher d’une passion (et je pense en ce moment à ces expériences de gens qui meurent puis qui reviennent à la vie, et qui se mettent à déblatérer sur une expérience extra-corporelle et un tunnel de lumière) et qui me plonge dans un état de tristesse, qui me donne seulement l’envie de m’exclamer, « jamais plus ! ».

 

Plaisirs autrement savoureux, je redécouvre pour le moment les sonates pour pianoforte de Beethoven, interprétée par Paul Badura-Skoda, que j’ai téléchargées dans l’Ipod. Comment ne pas ressentir une « paix de l’âme » souveraine en se promenant en Ville. Les avenues prennent une dimension autre, et l’esprit se rassérène, d’autant que si le climat est froid, beau soleil règne au-dessus de nos têtes.

09:30 Publié dans Le "Poignant des choses" | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

mardi, 24 janvier 2006

"L’homme égaré qui ne sait où il va"

Rarement je me suis senti aussi abattu, et c’est tout à fait détestable. Voisin Préféré, dans l’altruisme de bon samaritain qu’il déploie ces derniers jours, demande souvent de mes nouvelles, même s’il ne comprend pas du tout le « style » de malaise qui m’a envahi . Une après-midi que nous coïncidions au gymnase, nous sommes rentrés chez nous à pied, descendant lentement l’Avenue de la Castellana, sous les arbres dénudés, les illuminations des lampadaires et les rumeurs de la circulation. Il faisait doux. Nous longions les grands édifices officiels.

 

Cette promenade de début de soirée m’était un peu surréaliste, elle me donnait le sentiment d’une scène que j’aurais lue dans un livre : deux amis se promènent et traitent de l’ébranlement des sphères, mais l’un d’eux a soudain l’impression de marcher dans une sorte d’absence, de s’avancer vers la vacuité, et de n’être lui-même qu’une enveloppe inoccupée, que serait dépassée la question de l’existence ou du néant. Si c’est cela l’illumination bouddhiste, un « vide de qualité », à ce moment précis de la promenade en compagnie de Voisin Préféré, j’aurais pu atteindre le Nirvâna et briser la misérable chaîne des réincarnations ; être libre, et m’anéantir, n’avoir jamais existé. Mais je ne disposais de personne auprès de moi qui me permît « d’abriter mon sort à la Porte du Vide », et la tristesse latente de ces dernières semaines, mais aussi le sentiment même de la vacuité me ramenèrent rapidement dans le cycle des causalités et des désirs ; et ce retour accentua encore cette sorte de tristesse lasse qui ne veut point me délaisser ma pauvre tête. La grande avenue charriait son fleuve d’existences. Je tente d’y réfléchir et je me retrouve face à un mur mental. Sentiment de solitude, personne pour compatir : …

 

 ....« Mon ami, si je savais

Pourquoi tu te trouves dans cette angoisse,

Je t’aiderais volontiers de mon mieux :

J’ai mis ton cœur autrefois sur la voie

De tout plaisir ; qui l’en ôta, je ne sais.

Je suis fâchée de te voir à présent

L’homme égaré qui ne sait où il va »

 

Accompagnant Voisin Préféré tout en remuant ces idées sombres, nous avons bifurqué de l’artère principale et nous sommes ensuite enfoncés dans la vieille ville, nous arrêtant pour savourer un cappuccino dans un endroit assez plaisant de Chueca, el Diurno, qui présente l’agrément de posséder des plafonds hauts et d’abriter quelques plantes vertes. Nous y avons refait le monde comme il se devait ; plutôt nous avons tenté une conversation, car il est bien difficile « d’en placer une ». Il est surtout intéressant de considérer combien les schémas culturels, finalement, diffèrent selon l’histoire que l’on nous enseigne. Cela devenait somme toute un moment assez doux, ponctuant des journées maussades. Impression d’être un malade qui se réjouit des instants de répit que lui procure la consomption dont il pâtit.

 

Je suis aveugle et ne sais où aller :

De mon bâton, pour ne pas me perdre,

Je vais sondant mon chemin çà et là ;

Quelle pitié que je sois forcé d’être

L’homme égaré qui ne sait où il va.

09:10 Publié dans Le "Poignant des choses" | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

mardi, 10 janvier 2006

Mélancolie, acédie, mono no aware, saudade, etc,…

Auparavant, quelques journées passées en Septentrion sous le signe de la mélancolie. Le pivot en fut l’exposition du Grand Palais consacrée à ce thème, un édifice pris d’assaut par les visiteurs et les rafales hivernales quand je m’y suis rendu. Assurément, je n’ai rien à ajouter à tout ce qui a pu se développer autour de cette exposition. J’espérais la visiter depuis des semaines et j’avais l’impression d’être complice du Narrateur de la Recherche quand il considérait les affiches annonçant une représentation de la Berma dans Phèdre, événement qu’il espérait depuis des mois. Cela dit, il fut très déçu, tandis que j’en suis ressorti « autre ». De la matinée théâtrale, l’auteur recherchait :

 

Des vérités appartenant à un monde plus réel que celui où je vivais, et desquelles l’acquisition une fois faite ne pourrait pas m’être enlevée par des incidents insignifiants, fussent-ils douloureux à mon corps, de mon oiseuse existence.

 

Cela arrive quelquefois dans une vie, une sensation similaire à celle de Stendhal visitant Florence, cet impact d’une œuvre d’art, d’une lecture, d’un paysage ; qui offre le sentiment, la « libéralité » d’un changement. Certes, je ne suis plus adolescent, et je ne me suis pas mis à pleurer comme, jadis, par exemple, sur le sort des porphyrogénètes en parcourant Sainte-Sophie avec mon Gibbon annoté, en admirant les oeuvres de Klimt à Vienne –une « période Art Nouveau » que j’ai aujourd’hui tendance à renier-, en lisant certains passages de la Recherche, de l’Amitié du Prince ou du Rivage des Syrtes, en admirant un arc-en-ciel de lune en haute mer, etc…

 

Plus simplement, en visitant cette exposition consacrée à la mélancolie, j’y reçus un « adoubement », une confirmation, comme si des œuvres éparses, des idées auparavant disséminées se trouvaient réunies dans le même lieu, une longue succession de têtes inclinées, de mentons appuyés sur une main, de regards posés vers l’ailleurs, des teintes crépusculaires virant vers un bleu-vert nocturne, des profils contemplant la mer, un paysage de montagne, des figures de polyèdres et des concrétions animales qui ont pour nom bézoards, un florilège divers rassemblés en un seul lieu, entendu comme une somme sur un même thème.

 

Borges s’est plu à affirmer que rien ne s’était inventé en littérature occidentale depuis la Bible et l’Odyssée, que toute la littérature n’est plus depuis qu’une variation sur de mêmes thèmes. Après avoir contemplé le bronze d’Ajax pensif, commandité par Archelaus de Cappadoce ;

 

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mais surtout la stèle funéraire du guerrier Démocléidès, de style attique, en marbre Pentélique,

 

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on affirmerait la même chose en ce qui concerne la mélancolie : elle traverse les civilisations humaines, se revêt de diverses défroques pour demeurer, en soi, la même, une simple envie de poser le menton dans le creux d’une main.

Le découragement, la fatigue et l'ennui

Me saisissent, devant l'implacable puissance

Des choses ; loi, destin, hasard ou providence,

Quelqu'un m'écrase, et moi, je ne puis rien sur lui.

 

A remarquer que le Dit du Genji, en cet archipel extrême de l’Orient, est un « petit bijou » de mélancolie également, le terme mono no aware, dont l’interprétation que je préfère est le « poignant des choses » ou le « profond sentiment d’empathie face à la beauté éphémère des choses », selon la définition d’un spécialiste espagnol, est repris 1.018 fois à travers les 52 chapitres qui constituent l’œuvre.

 

Néanmoins, suite à cette escapade muséale, il fallait placer sous le signe noir, ou vert sombre, la plupart des visites et des rencontres qui suivirent. J’ai entrepris une razzia dans la librairie de l’exposition, mais j’attends des jours où je serai plus en forme avant de me mettre à les consulter. Ces derniers moments ne furent en effet pas excellents : non seulement les morosités immanentes à un retour de terres amies et familiales, mais l’un et l’autre désagréments qui ne valent pas les peine d’être restitués ici.

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mercredi, 21 décembre 2005

La providence, la fortune ou la fatalité - II

Aussi, nombreux sont les faux-pas ou les mouvements anodins qui secouent l’existence. Il est toujours agaçant de se rendre compte combien l’on dépend de ce qui nous entoure. Un ami lançait trop souvent à son auditoire que « tout est à sa place ». Il me faisait penser aux Pangloss et autres radieux, dans leur conviction que toutes choses sont ce qu'elles sont, parfaites dans leur imperfection même, impeccables dans leurs limites, dans le temps, le lieu et les circonstances qui sont les leurs.

 

Mais comment ne pas nourrir l’impression de tenir des rôles qui nous ont été catapultés et dans lesquels nous devons tenter de nous conformer en présentant une « bonne figure » face au monde, non seulement par l’absurdité de la naissance, une véritable loterie, selon l’expression consacrée, mais aussi quand nous même avons l’outrecuidance de songer, surtout durant l’adolescence (ultérieurement serait pathétique), que nous pouvons maîtriser notre parcours futur avec les moyens dont nous disposons ? Pourquoi parler de cela ?

 

L’époque prête à ces réflexions : la venue de Lisbonne à Madrid fut attristante ; le prochain départ pour Bruxelles, et Paris me donne l’impression de me retrouver, une nouvelle fois, dans une Ville d’Entre-deux ; revoir la Dame de Lahore, en connaître les dangers et se rendre compte qu’il faudra tenter une mithridatisation l’an prochain, m’ébranlent ; croiser Pelayo l’autre soir et réfréner les martèlements de l'exaltation ne me firent aucun bien ; les foules des fêtes de fin d’années horripilent ; etc...

 

Pour coiffer le tout, il y eut voici quelques jours un chassé-croisé auquel j’ai échappé et qui m’aurait mis en présence d’un simulacre que je n’ai vraiment pas envie de coudoyer. L’histoire ne vaut pas la peine d’être résumée, elle serait trop banale, elle est de celles qui n’intéressent que ceux qui l’ont vécue. Admettre simplement que le souvenir de ce simulacre est l’exemple idoine de cercle vicieux où les sentiments peuvent enfermer une personne durant quelques années et dont on ne ressort pas indemne. Il en demeure un goût de fiel dans la bouche, et de la honte.

 

Aussi bien, me rendre à Barcelone n'est déjà pas vraiment agréable, comme si l’éther rapprochait les ondes, mais savoir que le simulacre se rendit à Bruxelles, que des lieux connus subirent une occupation, que le logement fut fourni par un ami et qu’une invitation à dîner fut envoyée par un autre ami ; cette accumulation de petits faits mineurs provoqua un de ces mouvements de spleen qui laissent pantelant et donnent l’envie de s’endormir une après-midi entière en écoutant un raga de saison, avec une bouteille de Bailey’s et des tablettes de chocolat noir à grignoter autour de soi.

 

Un défaut qui m’insupporte par-dessus tout est le désir de posséder dont se repaissent certaines personnes vis-à-vis de leur famille, de leurs amis ou de leurs amants. La possession relègue par exemple d’immenses parties de la Recherche dans un enfer. Dans la vie courante, il vaut mieux éviter ce genre d’individus et la dernière entreprise est de s’enticher d’un de ces démons, qui nous vous laissent plus en paix, qui tentent de vous contrôler et dont la jalousie, la crainte ou la méfiance dont ils nous affublent n’est que le signal de leur propre inconfort dans ces domaines. Ils veulent également tout savoir, et cela même quand ils ne croisent plus depuis longtemps les êtres sur lesquels ils ont fait subir leur emprise. Qui n’a jamais remarqué cela, ne l’a jamais vécu ? Faut-il que les mêmes erreurs se répètent sans cesse et franchissent sans heurts les générations comme les sociétés ? Avoir son existence dirigée selon un cours étranger ; être assez faible, ou stupidement trop affable pour esquiver de tels rets (une courtoisie bornée est d’accroire que la réciprocité lui est due).

 

Le simulacre possédait ces défauts. Il eut encore l’incivilité de s’en parer devant ceux qui le recevaient à Bruxelles voici quelques jours. Il affirmait avec l’aplomb que je suis encore capable de lui imaginer, « je sais tout de lui ». Ah ! Savoir ! L’existence que je mène en Ville, les déplacements en Asie, à Lisbonne ou à Barcelone, certaines tangences amicales ou sentimentales, exagérant certains détails comme affirmer que telles et telles personnes « lui courent après », notamment un brave jeune homme qui collabore pour l’Institution pour laquelle je me rends en Catalogne, et qui serait un de ses amis. C’est horripilant.

 

Il faudrait être un peu moins puéril et se dire que cela n’est rien en soi, mais ce sont bien souvent ce genre de vétilles qui irritent durant quelques heures ou quelques jours, comme une épine au pied, une piqûre de guêpe, un coup de soleil. J’ai été assez surpris de comprendre qu’après quelques années il s’affairât encore à recueillir « les éléments de connaissance sur une personne ». Certes, connaître une personne implique une maîtrise sur elle, mais comment un simulacre peut-il s’imaginer encore maîtriser une ombre qui pour sa part ne demande qu’une chose, qu’on la laisse en paix et qu’on l’oublie ? Le plus déplaisant est que ce genre de détails provoque l’incompréhension de l’entourage, ce qui permet de se rendre combien l’on est vain et égoïste, narcissique ; mais aussi combien nous sommes des incompris, même vis-à-vis de nos proches. La réciproque est tout aussi vraie, et c’en est désolant.

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mardi, 20 décembre 2005

La providence, la fortune ou la fatalité - I

Longtemps j’ai cru en la Fortune. Seulement, le peu d’expérience en ce domaine –en faire mention est même ridicule et prête à sourire- m’apprend que l’on choit très facilement dans des spirales vicieuses ou que l’on accède à des spirales vertueuses, le tout est de découvrir la porte d’entrée idoine et, à défaut, de sortir –malaisément- d’un premier faux pas, par accumulation d'un effet négatif ou bénéfique parce que l'effet devient cause à son tour.

 

La Dame de Lahore fut l’un des derniers faux-pas qui faillit m’entraîner dans une suite de disgrâces que j’ai du mal à lui pardonner quand je la retrouve. Nous nous sommes d’ailleurs revus hier midi, déjeunant dans un de ses restaurants favoris du quartier de Salamanca, qui surprit par son ambiance feutrée, très cosy, les murs recouverts de grandes lattes de bois sombre, de belles nappes bien amidonnées et de l’argenterie usée, les serveurs vêtus de veston blanc à gros boutons dorés défilant avec virtuosité entre les tables, sous l’œil d’un maître d’hôtel compassé, avec le visage idoine pour ce genre d’occupation. L’endroit faisant face à l’ambassade des Etats-Unis, nous étions entourés de diplomates plus ou moins fringants vêtus de costumes sombres, de chemise blanches ou mille raies et de cravates neutres.

 

De retour des désastres de l’Hindu Kush et du Karakoram, elle m’offrit l’incontournable « tribut » de cachemires mais aussi un livre sur le califat abbasside. Nous parlâmes bagatelles et discutâmes autour de l’une ou l’autre « Grande Idée » ; néanmoins la considérant fragmenter sa sole avec un art consommé sur son assiette blanche, ou attirer à ses lèvres le verre de vin, je ne pouvais m’empêcher de penser que j’étais en train de déjeuner face à une tigresse humaine, qui n’hésiterait sans doute pas à me donner un coup de patte magistral, si besoin était, tout en ronronnant et en me donnant du « your princely charme » (sic). Ses sentiments doivent être ambivalents, elle doit me considérer comme un pion dans son jeu d’échec personnel, tout en nourrissant une certaine estime. Elle donne envie de relire le Traité de la Guerre. Elle marqua heureusement un mauvais mouvement et je suis hors de sa portée pour quelques temps.

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lundi, 19 décembre 2005

Ecorché

J’ai reçu la visite de l’Ami portugais. Je n’y croyais plus vraiment, car il l’annonça et la reporta maintes fois, mais il vint tout de même ; inopportunément accompagné d’un ami, une bestiole humaine assez charmante cela dit, muette la plupart du temps, qui se saoula le premier soir et se trouva la suite de son séjour, désorientée et complètement subjuguée. J’aurais tant aimé écrire : « Il occupait tout l’appartement, il emplissait la Ville, et elle n’en paraissait que plus belle». Mais les yeux se sont dessillés. Paraître pathétique n’a jamais vraiment été ma tasse de thé et les égoïsmes sont insupportables, même si pour cela il faut se décider à délaisser l’une et l’autre étourderies douceâtres qui alimentent l’imagination depuis des années et soutiennent en partie une Ville en bord de Tage. Face à la situation, il n’était plus difficile de récupérer

 

l’habituel air of cool reserve like a cantankerous carapace

 

qui le déconcerta, car on ne l’avait jamais habitué à ce ton. Il ne reste maintenant plus qu’à se débarrasser des morceaux et de se caparaçonner. Aucun sentiment de tristesse, seulement l’impression de se réveiller avec une gueule de bois ou de « sauver les meubles » afin que la désillusion ne s’empare d’autres zones, ne s’épandent trop facilement. Une bibliothèque ayant souffert d’une inondation, dont il faut récupérer les manuscrits et les ouvrages, et en profiter pour les cataloguer d’une manière plus actuelle.

 

À l’occasion de leur visite, nous sommes sortis dans des lieux nocturnes infréquentés depuis que je passe les soirées auprès de l’une et l’autre. L’impression en était étrange. Je ne me sentais pas heureux, mais je devais présenter une bonne figure. Je me rappelais à ce moment le conseil que je donnais à un ami dont les traits démontraient trop de chagrin, et à qui je conseillais de paraître heureux, et de surtout prêter attention aux yeux –il est faux d’affirmer que l’on ne peut pas leur donner à feindre, même le regard peut compléter le masque, il suffit d’un peu d’expériences. C’est ainsi que, enchanté selon toute apparence, mais avec la sensation de me retrouver dans une nasse, je commençai à saluer l’un et l’autre.

 

Parmi les têtes adonisées, une personne que je n’avais plus vue depuis un an, Pelayo, se trouvait là. Sa présence tombait à propos, augmentant encore la sensation de submersion, parce qu’elle permit un grand retour en arrière de quelques années ; quand je lui avais justement trouvé une telle ressemblance avec cet ami portugais, que je nouais cet élan mièvre avec d’autres intermittences froissées du cœur de jadis et naguère et que cela me consentit de longs moments de doutes dont la répétition commence à être fastidieuse.

 

Je ne réussirai jamais à me débarrasser des mécanismes d’admiration et d’exaltation, mais je devrais les amadouer par un peu plus de discernement.

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mercredi, 21 septembre 2005

L’emprise, l’empire, le pire ou la prise des sens

N’arrive-t-il jamais à personne de se poser une question à un moment de la journée, ou de se faire une réflexion plutôt anodine, qui frappe l’esprit, commence à le tarauder et devient une antienne qui le poursuit de jour comme de nuit ? Cela commença voici quelques semaines à propos de la Dame de Lahore, quand je me suis dit « heureusement qu’elle n’est pas un homme ! Heureusement qu’il ne s’agit pas d’amour ! ». Le thème de l’emprise, de l’empire, du pire ou de la prise des sens n’a de cesse de revenir dans la tête. Peu à peu, dans une de ces transmutations dont seuls les cerveaux désœuvrés ont le secret, la réflexion « heureusement qu’il ne s’agit pas d’amour » est devenue « suis-je capable d’aimer ? ». Il faut indiquer, il y avait peu de monde en Ville, et je ne lisais rien de passionnant, des romans de science-fiction, les seuls qui peuvent être lu tout en ayant chaud, la chaleur plongeait en effet dans l’hébétude durant une grande partie de l’après-midi, aussi je n’avais pas grand’chose d’autre à penser.

 

Depuis lors je remâche souvent le thème, d’autant qu’il revient dans les conversations, soit que c’est là ce dont les gens parlent d’habitude, soit parce que je suis particulièrement « anxieux » d’en parler, avec les amis et les collègues, sur l’oreiller, on pourrait même en deviser avec des inconnus, dans un café, devant le marchand de fruits, dans quelle mesure les sentiments ne sont-ils pas frelatés ? Pourquoi, quand une personne déclare « te quiero », juger cela comme un aveu de faiblesse ? Le cynisme, le mépris ou la maîtrise des émotions, ce flegme désarmant face aux déclarations insensées d’autres personnes, ne sont-ils pas comme autant de couvercles ? Quelqu’un affirme que l’on n’a plus rien à offrir, que nous sommes trop altérés, tableau de chasse trop imposant, drogue, alcools, une certaine surabondance quotidienne qui nous gave. D’autres se demandent : La convivialité se transforme-t-elle trop souvent en mésintelligence ? Les relations amoureuses ne sont-elles jamais qu’un lent apprentissage aux regrets ? Le thème est en fait bien trop râpé.

 

When I tried to think clearly about this, I felt that my mind was immured, that it couldn't expand in any direction.

 

Que demeure-t-il? Contempler la Plaza Mayor à travers le fond d’un verre, tout simplement :

 

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09:25 Publié dans Le "Poignant des choses" | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

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