mercredi, 25 mars 2009
A Lisbonne, thébaïde annuelle
Après avoir plongé dans les opus délétères de Barbey d’Aurévilly, il est difficile de retrouver un pas ferme et de ne pas considérer ses contemporains avec circonspection, de ne pas souhaiter les traiter avec parcimonie et mesure. On demeure choqué des contrastes, de l'invincible dichotomie, angélique, diabolique. Il fallait vraiment le délaisser avant de se rendre au Portugal.
Car les journées possèdent déjà des aspects de belles plages estivales, et même les hautes heures de la nuit sont douces. Aussi, il était temps de partir pour Lisbonne, thébaïde annuelle ou pèlerinage aux sources de la liberté et de la découverte de soi, des premières déceptions et des premières confrontations de l’espérance avec l’expérience, élément destructeur et rénovateur s’il en est.
La ville de bord de mer se partageait entre l’air marin du large et les fragrances capiteuses de certaines plantes en fleur, les glycines, les jasmins, mais surtout les orangers. Ravissement de manger sous un oranger rayonnant de fruits et de fleurs !
Malgré l’aspect répétitif des escales lisboètes, il y eut quelques nouveautés, comme de se retrouver en compagnie d’amis madrilènes, de croiser une connaissance bruxelloise, même si les décors sont connus, comme le musée Gulbenkian ou la fondation Espirito Santo. Il faisait aussi trop grand soleil pour parcourir les musées, même si leurs fenêtres étaient grandes ouvertes sur le large. Non, il fallait s’alanguir sous les palmiers d’une haute terrasse.
C’était aussi, sur un banc de pierre blanche, entre la ligne du monastère des Hiéronymites et la rive du Tage, le moment de faire un retour en arrière, anciennes chansons vaguement fredonnées, anciens préjugés et anciennes espérances. La déraison du regret.
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mercredi, 09 novembre 2005
Lisbonne - 1755
Le moment le plus particulier de ce séjour fut la matinée du Premier Novembre, à 09h30. Le ciel était pur, aucun nuage n’obnubilait le ciel et un gracile soleil d’automne, quand soudain toutes les cloches de la Ville se sont mises à sonner le glas, pour commémorer le 250e anniversaire du Tremblement de Terre qui ravagea la Péninsule Ibérique et marqua à jamais la physionomie de la Ville, comme la mentalité de ses habitants. Fouillant dans une des vieilles librairies de la rue Alecrim, aux belles étagères de bois sombre, et où les commis parlent français, j’étais tombé le jour précédant sur une réédition d’une oeuvre de circonstance de Voltaire : Poème sur le désastre de Lisbonne ou examen de cet axiome:"tout est bien":
Des foudres souterrains engloutissent Lisbonne,
Et de trente cités dispersent les débris,
Des bords sanglants du Tage à la mer de Cadix.
Le tremblement de terre aura été l'occasion d'une formidable prise de consciente pour ce philosophe des Lumières: Comment concilier ce drame avec les desseins de la Providence, comment allier l'infinie bonté du Créateur et l'existence du mal ? Non au « tout est bien », oui au « cultivons notre jardin ». que ce soient au moins des allées topiaires. Un adieu à un ordre de valeurs supérieur et la piètre consolation de la satisfaction des sens. Le tremblement de terre de Lisbonne devient un événement intellectuel. Les théologiens ont beau avoir leur réponse toute prête, la question du mal physique et de la mortification morale travaillent les philosophes et sape une idée neuve en Europe, le bonheur.
La Dame de Lahore se trouve en ce moment dans les zones sinistrées du Cachemire et de l’Hindou-Koush, elle m’envoie des billets réellement déchirants et complètement surréalistes, car il est très difficile de l’imaginer entre les ruines, de l’imaginer délaisser son ancienne morgue et son opulence habituelle aux contre-pieds du Karakorum dont elle patrouillerait en ce moment les hameaux dévastés en proie aux premières rigueurs de l’hiver. Ses messages sont souvent des cris et tout ce que j’ai pu déblatérer de méchant sur elle devient pathétique face à son abnégation actuelle. C’est toujours la même chose, ou bien je suis trop belge ou bien je suis trop hypocritement éduqué, et les sentiments intenses me déconcertent. D’ailleurs, dans ce cas, je ne peux imaginer la douleur de ces gens, comme dans le conte philosophique du mandarin chinois, la douleur lointaine est abstraite et il est difficile d’y compatir, même –et surtout- en cette époque où l’information est instantanée depuis quelque point du monde. Aussi, pour toute réponse, et par crainte qu’elle me juge « trop aimable », lui écris-je stupidement de la patience et de l’inquiétude hégélienne du négatif, doutant même de son à-propos, espérant seulement que les fanatiques des madrasas en retiennent quelque chose. Le séisme affecta la zone durant la période du ramadan, tout comme celui de Lisbonne tomba durant la célébration de la Toussaint, faisant s’effondrer les voûtes des temples et les plafonds des palais sur les fidèles et les courtisans, mais préservant le quartier rouge de la ville, ce qui parut une contradiction. Il est vrai, la famille royale fut miraculeusement préservée à Belém, car les voussures de l’église ne s’effondrèrent pas sur eux.
Le glas, si le terme est exact, était timide, aucune grande envolée sonore, juste quelques mesures qui ponctuèrent un instant le Temps de Lisbonne, le ramenant par le souvenir à la désastreuse matinée de 1755. L’église du palais de Catherine de Bragance était ouverte pour une messe solennelle et j’y suivis un brin de cérémonie.
Comme maints édifices palatins de la Ville, la demeure de l’ancienne reine d’Angleterre est maintenant du domaine public, une caserne en l’occurrence. L’intérieur de l’église avait tout l’air d’un salon baroque transformé pour l’occasion en chapelle. De jeunes recrues étaient de faction devant le portail d’entrée, me saluant au passage entre les colonnades stuquées ; ou bien ils étaient désoeuvrés, déhanchés comme certains des chasseurs intimidants du Grand Hôtel de Balbec ou des valets de pieds postés dans le grand escalier menant à la soirée de Mme de Saint-Euverte,
Un grand gaillard immobile, sculptural, inutile, comme ce guerrier purement décoratif qu’on voit dans les tableaux les plus tumultueux de Mantegna, songer, appuyé sur son bouclier tandis qu’on se précipite et qu’on s’égorge à côté de lui.
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mardi, 08 novembre 2005
Pourquoi Lisbonne rend mélancolique
Un réveil y fut des plus étranges. Le ciel était d’Atlantique, menaçant pluie tout en ménageant de larges ouvertures céruléennes, Inés était malade et Valter se trouvait déprimé. Je me retrouvais seul à errer dans un appartement immergé dans la pénombre, les contrevents mi-clos, me demandant ce que je devais faire. Après m’être assuré qu’Inés n’allait pas trépasser et que Valter n’avait pas besoin d’être consolé, je suis parti me promener sous un large coin de ciel ouvert, gravissant la colline qui mène aux terrasses de l’ancien alcazar, afin de me rendre compte de l’horizon, du fleuve... et des nuages querelleurs qui s’amoncelaient depuis l’océan. Juste le temps de dévaler vers la Pastelaria Suiza, y reprendre un petit-déjeuner sur la terrasse qu’un large vélum protégeait… d’une forte ondée d’une belle teinte ardoise qui nous rapprochait à nouveau des Açores. Lisbonne, raccrochée à la Macaronésie, au pays des Cimmériens rêvé par le narrateur avant que de découvrir l’église aux motifs persans de Balbec, l’espace d’une averse. Je lisais un fragment d’A l’ombre des jeunes filles en fleur, me rappelant ces passages qui causent une impression puissante et qui reste dans l’esprit durant le restant de la journée, d’autant que j’ai lu jusque tard dans l’après-midi, les scènes où le Narrateur tente d’oublier Gilberte.
Aussi suis-je rentré dans un état des plus étranges, qui imprégna les heures suivantes et fut sublimé durant la nuit. Inés reposait encore dans sa chambre, et Valter me proposa un apéritif avant de dîner. Il se trouvait à moitié vêtu dans un large peignoir japonais où il se perdait dans sa maigreur, et il était encore chiffonné d’une trop longue méridienne. Il avait hâte de confidences, il faisait déjà nuit et la lumière de la cuisine était trop « crue » au-dessus de nous. Je lui proposais de nous placer sur la terrasse, pour au moins profiter de la vue des autres éminences de Lisbonne, des palmiers du jardin de l’ambassade, du beau morceau de mur façon petit pan de mur jaune à la Vermeer ceignant le palais, mais surtout afin de ne pas devoir supporter cette lumière triviale qui ne donnait aucun décorum à la conversation que nous allions entamer ensuite. Mais il s’assit incontinent et nous commençâmes à nous entretenir des évènements de ces derniers mois sous cet éclairage blafard.
Le dialogue aurait-il été différent sous une autre illumination ? Je ne le crois pas, mais les souvenirs en auraient été aujourd’hui beaucoup plus remarquables. Nous nous entretînmes de nos solitudes, mais surtout du temps de notre rencontre, voici dix ans, de ces fragments de jadis et naguère qui nous sont communs et que nous avons magnifiés tous les deux. Je l’ai adoré, vraiment, et je croyais que je lui avais toujours été indifférent. Il affirma qu’il me considéra comme une personne trop idéale, « mais je ne t’aurais pas rendu heureux ». Il était triste, et il me dit qu’il aimait beaucoup les compliments, car ils lui remontaient le moral. Aussi lui en assénai-je quelques uns des plus beaux qui se puissent « inventer », les composant tout en les croyant, les ressentant tout en les imaginant ; j’étais convaincu de ma franchise, j’en arrivais à en avoir les larmes aux yeux et je détournais la tête tout en continuant de siroter de ce vin de muscat que nous nous servions généreusement à mesure que notre conversation devenait plus fluide. J’étais capable d’honnêteté, car je ne devais pas dire « je t’aime » mais « je t’ai aimé », ou « je t’aurai aimé ». C’est un sentiment des plus étranges, celui de décoller une partie de son caparaçon coutumier, de se sentir exposé. La sincérité est impossible sous le mode présent. Il sanglota également, sans détourner la tête, mais pour ses afflictions actuelles, et je crois –hélas ?- bien peu sur d’éventuelles peines révolues qu’il eût pu concevoir à mon propos.
Nous sommes demeurés un long moment silencieux, Valter dans un certain «ensimismamiento » et quant à moi tout étonné d’avoir été sincère, pour le moins pour des évènements révolus, ce qui aurait été difficile pour le temps présent et impossible pour le futur, hormis un futur hypothétique. J’avais l’impression d’avoir ôté un masque et je me sentais sans défense, un sentiment que je ne connais plus depuis bien trop longtemps, si tant est qu’il fut jamais expérimenté, ce qui me bouleversa, du moins ce qui me causa une impression profonde. Depuis, je tente vaille que vaille d’en retenir les conséquences, comme ce sentiment de fragilité délicieux, ce spectre d’ « innocence » -ah ah ah !- et le désir d’un peu plus de franchise, une ondée « d’espérance malgré tout » avec une pincée de « les raisins sont trop verts ».
Nous avons ensuite préparé une salade composée, Inés parut enveloppée d’un pyjama et de tous les châles qu’elle avait emmenés. Au moment de se mettre à table l’électricité se coupa. Le quartier était plongé dans l’obscurité et nous mangeâmes à la lueur des bougies, les fenêtres ouvertes à une pluie drue par moments, qui frappait les pavés de la rue et les tuiles. À la lueur des bougies, Inés ressemblait à une Marie-Madeleine peinte par George de Latour ou à une bienheureuse soignant les blessures de Sébastien. Je fis quelques photos à l’aide d’un appareil numérique, qui donnèrent des images à la Francis Bacon, têtes élongées, yeux transformés en longues traînées claires, mais un profil demeura un moment assez immobile :
Valter et moi sortîmes tandis qu’Inés continuait à se reposer. Il bruinait par moments. Le Bairro Alto n’était pas comble, comme à l’accoutumée. Je me suis alors rendu compte que je n’aurais pas dû sortir, mais rester à lire et flâner dans l’appartement, veillant sur le sommeil de mon amie. D’autant qu’un des compagnons de Valter que nous avions rejoint me présenta un visage des plus antipathiques, ce qui me perturba. J’essayais quelques gracieusetés spéciales à son égard, mais il détournait la tête. Je n’étais vraiment pas d’humeur à supporter la proximité d’une personne aussi patibulaire. Cela, cela, et encore cela firent que je m’en suis allé au bout d’une heure. Valter m’apprit le lendemain que le jeune homme déplaisant me trouvait si beau (sic - !) qu’il se désola de mon départ, ne cessant de répéter « pourquoi n’est-il pas resté avec nous ? » et lui demander de me rappeler et me faire revenir. Se souvenir de la réaction du Narrateur quand il aperçoit Gilberte à travers la haie d’aubépine de Tansonville :
Je l’aimais, je regrettais de ne pas avoir eu le temps et l’inspiration de l’offenser, de lui faire mal et de la forcer à se souvenir de moi. Je la trouvais si belle que j’aurais voulu pouvoir revenir sur mes pas, pour lui crier en haussant les épaules : « comme je vous trouve laide, grotesque, comme vous me répugnez ! »
J’ai horreur de ce genre d’altération des sentiments, les excès sont méprisables –et ma propre réaction face à eux.
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lundi, 07 novembre 2005
L'apaisement de Lisbonne
Etait-ce l’Avenida da Liberdade ou les Champs-Élysées que je descendais, allais-je croiser mademoiselle Swann et ses amis au détour d’un bosquet du Parque Eduardo VII ? Flâner quelques jours à Lisbonne et y lire A l’Ombre des Jeunes Filles en Fleur n’est sans doute pas à conseiller à tous ceux qui s’y rendent, la visite s’articulant autour des intermittences du cœur du Narrateur pour Gilberte, la description en mode mineur des déceptions, jalousies et espoirs ; une manière de répétition générale avant Albertine. Bien des situations, tant les lieux que les personnes croisées, me faisaient penser à tel ou tel passage, d’autant que dans la salle d’attente de l’aéroport, quelques instants avant d’embarquer, je suis tombé sur cette phrase particulièrement adéquate :
Même à un simple point de vue réaliste, les pays que nous désirons tiennent à chaque moment beaucoup plus de place dans notre vie véritable, que le pays où nous nous trouvons effectivement. Sans doute si alors j’avais fait moi-même plus attention à ce qu’il y avait dans ma pensée quand je prononçais les mots « aller à Florence, à Parme, à Pise, à Venise », je me serais rendu compte que ce que je voyais n’étais nullement une ville, mais quelque chose d’aussi différent que tout ce que je connaissais, d’aussi délicieux, que pourrait être pour une humanité dont la vie se serait toujours écoulée dans des fins d’après-midi d’hiver, cette merveille inconnue : une matinée de printemps.
Il est vrai, le Livre de l’Intranquillité de Pessoa n’est pas non plus une littérature favorable aux neurasthéniques en villégiature.
Pour se retirer quelques moments des tumultes quotidiens, d’aucuns se rendent à Ganagobie, y méditer au-dessus des carreaux de céramique romans ; ou dans un désert, dans la koubba de pierre honorant un marabout aux abords d’un bourg ou d’un caravansérail ; ou encore sur une île dépeuplée, à la manière de l’auteur de l’Apocalypse ; ou ils végètent tout bonnement chez eux. Quant à moi, depuis des années, je choisis les bords du Tage comme thébaïde. Ce voyage fut différent. Au lieu de la pension habituelle où j’y ai mes habitudes, et parce qu’Inés m’accompagnait, j’avais renoncé à la « claustration » coutumière. Nous avons logé chez Valter, qui se trouvait seul, disposait d’un appartement en ville et me menaça des pires rancunes si je n’acceptais pas son invitation à venir loger chez lui. Il était peu bien –ce qui est vraiment un euphémisme, car il avait maigri de 10 kilos en quelques semaines-, ayant rompu avec son compagnon le mois précédent ; à Madrid d’ailleurs, tandis que je me trouvais à Cádiz. Comme il ne voulait pas retourner chez ses parents, un ami lui prêta la résidence. Celle-ci est perchée sur une des collines de la Ville ancienne, dans un quartier central, près de l’ancien palais de Catherine de Bragance, fille du premier souverain national après l’indépendance de l’Espagne, qui épousa un roi anglais, apportant Tanger et Bombay en dot à la couronne anglaise, stérile, qui retourna auprès de sa famille les dernières années de son existence. J’aime bien ce quartier, et il se rénove bien, j’y ai vécu à proximité et j’allais souvent au Goethe Institut voisin pour y lire et déjeuner. Les fenêtres de l’appartement où nous convia Valter dominaient les jardins d’un ancien palais aménagé en ambassade, ce qui donna cette belle vue nocturne :
Inés connaît bien Lisbonne, aussi ne fallut-il pas entreprendre la « typique » visite touristique, mais plutôt flâner, quand le temps nous le permettait, car la Ville se présenta quelquefois à la manière d’une proue fendant l’Océan. Une journée fut vraiment de tempête, un déferlement continu de rafales atlantiques qui aurait noyé la Ville si le Tage n’avait accueilli toutes ces eaux.
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samedi, 29 octobre 2005
L'anxiété de Lisbonne
La lecture d’Un amour de Swann, combinée avec la perspective de me rendre à Lisbonne, compose une curieuse alliance capable de rendre mélancolique, mawkish, lackadaisical, même sous le beau ciel bleu Ming qui est de rigueur au-dessus de la Ville.
À tout moment, je lis la dégradation de la relation entre Swann et Odette, et j’ai eu beau l’avoir déplorée plusieurs fois depuis l’adolescence, les scènes reviennent dans toute leur intensité et paraissent chaque fois plus cruelles, intenses et vivaces, même après avoir haï les Verdurin du fond du cœur, espéré que Swann se désintéressât d’Odette, lui présentât un masque indéchiffrable, ne jalousât point Forcheville, allât retourner dans le monde et l’abandonnât dans la tourbe, reprît son étude sur le peintre de Delft, sillonnât la Hollande et l’Italie, lui jouât l’indifférence mais surtout l’oubliât à jamais, cette virago qui le trompait et n’était de toute manière pas son genre. Je ne sais pas ce qui est plus réel, les évolutions que je commets en ce moment en Ville ou les peines de Swann.
Ce n’est pas une figure de style, j’avais les larmes aux yeux quand je lisais la scène où il redécouvre la petite phrase de la Sonate de Vineuil, qui lui apprend que son amour ne renaîtra plus jamais, que ne demeurera que la souffrance et des vestiges. Le narcissisme propre au lecteur me permettait d’imaginer une phrase musicale plus contemporaine, paradoxale par rapport au temps de l’oeuvre, une composition de Ravel ou Debussy, mais pour le même effet, une espèce de dénuement spirituel, d’écorchement sentimental, qui laisse pantelant, nourrit une impression voisine de la désillusion du Siddhârta ; sans trop l’approcher tout de même, et surtout sans en assumer les conséquences, juste une sensation de vacuité, mais un sentiment lui-même vacant, car, comme Swann :
Il ne put approfondir cette idée, car un accès d’une paresse d’esprit qui était chez lui congénitale, intermittente et providentielle, vint à ce moment éteindre toute lumière dans son intelligence. Sa pensée tâtonna un instant dans l’obscurité, il retira ses lunettes, en essuya les verres, se passa la main sur les yeux, et ne revit la lumière que quand il se retrouva en présence d’une idée toute différente.
Combien de gens ne sont-ils pas comme notre pauvre ami ? Maintes personnes sont trop enclines à la procrastination et aux atermoiements, elles ne veulent pas penser, mais elles se laissent emporter par les automatismes de la vie quotidienne, qui nous paraissent si faciles, et nous donnent l’illusion de maîtriser le sens que nous donnons à notre existence. Se conformer à l’habitude serait comme se retrouver sur une barque dont on se refuse à prendre les rames et qui nous précipite.
C’est une lapalissade, mais les livres de chevet vraiment « bons » sont essentiels, ceux que l’on reprend de temps en temps, qui nous accompagnent et dont on connaît la trame mais que l’on relit pour s’étonner d’un détail que l’on n'avait pas saisi précédemment, pour découvrir une réflexion occultée sous trop de descriptions, mais surtout –surtout- permuter la perception d’une scène pour une autre, la diluer ou l’approfondir en vertu de notre propre expérience. Nous ne lisons pas à quinze ans comme à trente ans. Au Collège, l’entrée de la princesse des Laumes à la soirée de madame de Saint-Euverte me fascinait, qui maintenant me paraît anecdotique et même fâcheuse, tandis que l’apparition de la souffrance et de la jalousie chez Swann me déconcertait , maintenant ces deux sentiments sont devenus des compagnons qui ne me délaissent plus, l’apprentissage de la souffrance et l’incrédulité face à la jalousie.
Ces jours, au contraire, les phases qui mènent à la mésintelligence –pour autant qu’il y eût eu autre chose que de l’équivocation entre eux deux- et la tristesse de Swann, sont pénibles. Un lecteur est-il égoïste ? On peut le penser, quand il lit un passage et baisse soudain les bras, soupirant « mais c’est exactement ce que je pense, oui, j’ai déjà ressenti la même chose ». Est-il plutôt complice ? L’émotion qui l’étreint est fugace ou impérissable selon sa connivence.
Évidemment, se mettre à lire La Recherche et se rendre entretant à Lisbonne n’est pas une combinaison des plus recommandables, car à l’impression d’être contingent et mortel, s’est ajoutée celle de la maudite habitude, de la paresse, du conformisme bourgeois du quotidien, face à quoi les bords du Tage paraissent toujours l’échappée providentielle, comme un Jourdain où s’abluer de toutes les erreurs passées et y mener une existence en conformité aux aspirations que l’on rêvait durant l’adolescence.
Collègue Préféré –qui devrait faire l’objet de plusieurs billets, tant les sentiments deviennent complexes- est éberlué quand je lui affirme que j’aime Lisbonne, que cette ville me semble en tout point estimable, il ouvre la bouche et sépare les lèvres dans un mouvement d’incrédulité d’autant plus franc qu’il est convaincu de la nullité de la contrée voisine –sentiment d’ailleurs partagé par la majorité des indigènes de la république en question. Assurément, il est de Castille, il est trop heureux, il possède ce bonheur qui semble congénital à maintes lignées espagnoles et cette insouciance sybarite qui ne lui permettent pas de comprendre la « simple » mélancolie, de capter le besoin de recueillement et de ce retour sur soi-même ; ce qui le rend d’ailleurs fascinant, au-delà de l’aspect physique, de ce genre Beau Ténébreux d’aspect mais absolument limpide d’âme, à tout le moins de ce qu’il veut bien en montrer ; qui paraît heureux, tout simplement, et qui s’amuse de mes états d’âme, ironise et finalement, malgré la complicité superficielle, me le rend –hélas !-irréductiblement étranger. En cela, il a sans doute raison, à quoi cela sert-il de se lamenter sur l’inéluctable, de regretter ce qui ne reviendra plus, de s’empoisonner l’existence de questionnements dont l’idée même de les approcher est présomptueux ? Lisbonne lui paraît un endroit hideux, et le Portugal se présente à lui comme le croupion de l’Europe –ce qui est une plaisante déformation d’un poème de Pessoa, qui comparaît le pays au nez altier du Vieux Monde.
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vendredi, 15 avril 2005
Lisbonne nocturne
Comme à l’accoutumée, nous dînions en buvant d’abondance, apéritifs brésiliens, vins de l’Alentejo. Nous nous sommes retrouvés un soir à nous promener dans le Bairro Alto, les ruelles étroites du quartier ancien de la ville, un des rares quartiers ayant survécu au désastre du Grand Tremblement de 1755, évènement marqué dans les consciences collectives comme la disparition du Roi Sébastien au désastre de la Bataille des Trois Rois, et leur conférant cette mélancolie atavique, rêve d’un autre empire, d’une grandeur qui n’exista d’ailleurs jamais que dans leurs esprits malgré la réalité de quelques routes de navigation nouvelles –nouvelles ? vraiment ?- Nous déambulions donc, déjà éméchés. Nous nous fourvoyions un moment dans un endroit qui s’appelle Herois, endroit trop blanc, clinique, et nous prenions ensuite des caipirinhas dans des verres en plastique sur le trottoir d’un endroit qui se nomme Portas Largas, belle taverne ancienne où se retrouve une bonne partie de la faune nocturne avant de s’éparpiller dans d’autres lieux et découvrir les délices d’une nuit, susceptibles ou non de répétitions, de fréquences ou de dégoûts.
Nous avons rencontré un couple de français, tous deux vivant à Paris. A l’un des amis de Julien à qui il demande s’il est lui-même français, il répond « mais non je suis belge ! », avec un accent de Paname qui ne laisse aucun doute quant à l’origine. En réalité il nous vient de Mayotte, où il vécut toute son enfance, jusqu’à l’âge de 18 ans. Il n’y connaissait rien, ou plutôt il connaissait maintes choses, il est devenu acheteur compulsif, et il a depuis oublié beaucoup de choses. Il a simplement pu comparer l’agressivité parisienne versus la bonhomie bruxelloise, et il a demandé à ses parents de pouvoir se rendre à l’université de Louvain. « Je n’avais aucune envie de souffrir ». Il est depuis l’ami d’une connaissance de Julien, que j’ai connu également quand je vivais en Belgique.
Les deux Français étaient fort sympathiques, l’un d’eux en particulier, d’origine de Perpignan, très goguenard et débonnaire, des cheveux poivre et sel qui s’harmonisaient au pimenté et au piquant de sa conversation. Ils s’étaient entichés de deux Italiens tout aussi aimables et, la caipirinha aidant, je les ai trouvé tous les quatre très agréables à contempler. Aussi me suis-je retrouvé en leur compagnie dans un des lieux nocturnes les plus extraordinaires qu’il m’ait été donné de connaître, et que j’aime bien retrouver quand je me rends au bord du Tage. Il s’agit du Lux, sis depuis quelques années dans l’ancienne gare douanière du port, un de ces espaces assez immenses pour recueillir une foule bigarrée. Nous devions passer au scanner et laisser nos armes aux vestiaires (comme dans la plupart des bars d’Amérique latine) et un large escalier menait dans des espaces énormes, décorés en orange et en vert, des pastilles, des carrés et des rectangles, très années 60, très 2001 l’Odyssée de l’Espace. J’étais complètement ivre et le vent du large, qui fluait depuis les baies ouvertes sur le Tage augmentait encore l’impression d’ivresse. La lune était pleine et elle accentuait les ombres du port, les longues grues, les paquebots renflés. Mais nul remake de Querelle. Aucun sentiment de bouge ni de crapule. La musique était différente selon les étages mais la plus belle vision était celle que l’on possédait depuis la terrasse. Ample terrasse ouverte sur la ville et sur le fleuve, entre les grands paquebots et les grues du port. Vision vite oubliée –sublimée ?-dans les exigences de la sensualité.
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jeudi, 14 avril 2005
Lisbonne Diurne
Lisbonne fut une plage savoureuse et apaisante. Au moment où j’écris, je reviens de l’inauguration du troisième trimestre d’italien et je me suis acheté le nouveau disque de Benjamin Biolay,
Sur la vitre la pluie fait des croix
Je fais vite
Mais le souvenir d’un jour opaque
Où nous fêtions l’arnaque
En crachant sur le mur
Me revient soudain devant ce pan de laque
Qui ne sait rien de l’aventure
Je me sens mal j’ai des complexes
Je suis ovale je suis convexe
Feu de Bengale feu de liesse
Dans mon âme un arc de cercle
Où s’enflamment
Quelques enfants du siècle.
Le premier cours se déroula dans des circonstances vraiment très étranges : l’Institut Italien, qui a pris ses aises dans le palais vétuste des ducs d’Abrantes, se trouve près de l’affreuse Cathédrale de la Almudena, un des seuls temples chrétiens d’Europe dont le plafond ressemble à une maison totémique des îles Aléoutiennes. Une messe s’y déroulait pour l’improbable salut de feu Monsieur de Rome (quand terminera donc ce tsunami d’eau bénite et de larmes ?). Le glas sonnait durant que nous nous présentions l’un à l’autre (la plupart des têtes me sont déjà connues) et nous étions soumis à la presse des Enfants Perdus au moment de sortir de l’Institut. L’avenue, interdite au trafic, était noire de monde, personnages bigarrés qui rentraient chez eux après avoir participé à une catharsis qui m’échappera toujours. Durant le cours, des fenêtres grillagées et entre les troncs gris clair des cèdres, au-delà de la pelouse qui descend doucement vers la cour d’honneur du Palais royal, nous pouvions observer la file des curieux considérer l’escorte funèbre tandis que les mégaphones permettaient aux fidèles –et à nous, pauvres étudiants - d’écouter la messe sur la Plaza de Oriente. Nous ânonnions nos exercices tandis que les chœurs mixtes entonnaient une longue suite d’alléluias et d’amen. Il y eut certains passages musicaux admirables, des polyphonies qui de loin pouvaient faire penser à ces compositeurs de la Renaissance qui m’enchantent tellement aujourd’hui, et la leçon d’italien s’accommodait du reste très bien de cette ambiance vaticane. Il ne manquait plus que l’odeur de l’encens. En outre, le son du glas est assez beau au crépuscule, les cloches devraient sonner plus régulièrement à ce rythme durant l’Heure Bleue. Selon d’anciennes religions, le soleil ne meurt-il pas pour mieux renaître ?
Soleil
Cou
Coupé
Coïncidence, nous devions écrire un texte décrivant une ville à un visiteur d’une manière telle que les cinq sens lui soient titillés. A l’embouchure du Tage, le sens à privilégier est sans conteste la vue. La ville doit être contemplée depuis ses belvédères, ses terrasses hautes, coupoles, tours et flèches, et les diverses lignes d’horizons bleuissant à la manière d’une estampe dessinée de rares traits par un lettré Tang. Odorat, l’évidence de la mer et les relents du port, goudron, calfatage, huiles. Goût : un café à la terrasse du Brasileira sur la place du Chiado, la saveur de la coriandre dans les plats, une caipirinha dans le restaurant brésilien de la Rue des Fenêtres Vertes, la peau salée d’un jeune homme après un bain de mer, sur le sable des plages de Guincho. Son : le roulement métallique qu’inventent les voitures quand elles roulent sur les aciers du pont ancien reliant les deux rives du fleuve. Tact : le toucher froid et minéral des carrelages, zelliges et céramiques du Musée des Azulejos, dans l’ancienne couvent de Madre Deus. Il revient à chacun d’exalter ses propres sens.
Mais Lisbonne disparaît doucement à mesure que se diluent les heures. Fidèle à la beauté des noms, fidèle en amour, fidèle en amitié, fidèle à une ville. Alors que ma dernière visite fut un peu maussade, esseulé et pensant vainement au Gaditan, durant le froid mois de décembre, ces derniers jours auront été merveilleux. Julien était venu passer quelques moments en compagnie de deux amis belges avec qui il s’était rendu à Bali voici un mois. Je devais participer à un acte officiel dans les beaux salons de la Mairie le dernier jour de la semaine et vers la belle et haute heure du midi, hop !, remisés cravate et costume, retroussés les manches de la chemise, promenades dans les rues de la ville, humer l’air de la mer, participer aux relents de goudrons et de calfatages, autant de fragrances de l’enfance, vivre sous le signe de l’armillaire.
Et les étoiles de navigation, et les voiles arquées sous le vent ! Vive Lisbonne ! Hourra ! Hourra ! Retrouvée l’exaltation des soldats de Xénophon quand ils retrouvaient la mer après leur Anabase :
Au cinquième jour ils parvinrent au sommet d'une montagne nommée Teques. Quand les premiers atteignirent la cîme et virent la mer, il se produisit une grande clameur. A l'entendre, Xénophon et ceux qui se trouvaient à l'arrière-garde crurent qu'ils avaient rencontré de nouveaux ennemis, vu qu'ils étaient suivi par ceux dont ils avaient brûlé les villages, et ceux de l'arrière-garde en avaient tués quelques uns et fait d'autres prisonniers lors d'une embuscade, leur enlevant vingt boucliers d'osier et de peaux crues provenant de boeufs à longs poils. Mais comme la clameur se faisait plus forte et plus proche, comme le scandale grandissait à mesure qu'un plus grand nombre d'hommes se joignaient aux premiers, Xénophon comprit qu'il devait y avoir quelque chose de plus important et, montant à cheval, il s'approcha en compagnie de Licio et de la cavalerie afin de vérifier si quelque chose de grave arrivait. Il entendit ensuite que les soldats criaient "La Mer! La Mer!"et que le cri se transmettait de bouche en bouche. Alors, tous montèrent en courant, l'arrière-garde, les fantassins et les cavaliers, à toute vitesse. Quand tous étaient parvenus au sommet, ils s'embrassèrent tous les uns les autres, généraux et capitaines. Ensuite, sans savoir d'où partit l'ordre, les soldats commencèrent à élever un grand tumulus, qu'ils couvrirent de peaux de boeuf crues, des bâtons et les boucliers d'osier qu'ils avaient remporté...
Dans mon imagination, et en vertu de l’admiration que l’on porte souvent à toute chose délaissée, la ville est sans aucun doute le seul lieu où j’aurais vraiment pu « écrire ». Où mélancolier, où se perdre et revivre, où se ressourcer, où trouver des lieux, des décors en véritable syntonie avec l’état d’âme cultivé d’habitude. Mais il est vrai que ce n’est pas un état d’âme des plus heureux, et ce serait favoriser cette tristesse congénitale. Personne ne peut se permettre d’y vivre seul, car elle favorise trop le spleen dans l’esprit des personnes qui y sont prédisposées. Madrid en revanche ne favorise que peu de mouvements similaires, les gens y sont trop heureux, ou trop insouciants, ou trop faciles, et la mer est trop éloignée pour y verser ses influences délétères, le soleil que l’on contemple n’est pas uniquement que le luminaire à son couchant, il est plutôt le signal de toutes les festivités nocturnes que la ville invente pour la joie de ses invités. Madrid fête des noces perpétuelles tandis que Lisbonne connaît une convalescence qui ne termine pas depuis le Grand Tremblement de 1755, une sorte de tante Léonie urbaine.
Alejandro nous rejoignait d’Espagne. Ciel étale, mer limpide, on apercevait les collines de Sintra depuis l’autre rive du fleuve, et nous mangions de terrasses en terrasses. Nous passâmes une après-midi merveilleuse en prenant un déjeuner tout en contemplant le flux des vagues dans une calanque de Cascais. Un des plus beaux spectacles fut ce couple de pensionnés, bien mis, même si monsieur avait retroussé le bas de ses pantalons (Julien affirme que c’était là justement « the touch » du couple heureux), badinant sous un parasol aux couleurs paradoxales d’une promenade anglaise, tandis qu’une régate s’organisait au loin.

L’image d’Epinal de deux bons vieux ensemble, à qui il ne reste plus que quelques années, sans doute, à vivre, mais pour eux le temps s’arrête sous le parasol aux teintes automnales, contrastant avec le bleu universel et les voiles blanches sortant du port pour envahir l’espace et s’enivrer d’ivresse et d’embruns. Les collines elles-mêmes bleuies d’Arrabida au fond, de l’autre côté de l’embouchure du Tage. Bonheur !
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mardi, 14 décembre 2004
"Lisbonne oscillante comme une grande barque..."
Si je me promène en solitaire durant les journées, j’aime retrouver des amis le soir. Un des lieux de sortie sera toujours le Bairro Alto. De multitudes de bars et de restaurants, des boutiques qui ouvrent la nuit, dans des ruelles tracées au cordeau et recouvertes de minuscules losanges de pierre blanche et noire. J’ai ainsi revu Valter avec quelques amis. Nous nous sommes rendus à the Vodka House, où j’ai commis la bêtise de commander un vodka-melon (toujours cette volonté de goûter à tout, et le mélange de la vodka avec le melon donne vraiment une mixture infecte).
Plus étrange, Alvaro était venu rejoindre son nouvel ami. Toute l’Espagne se trouvait à vrai dire à Lisbonne. Il n’allait pas faire exception vu l’intérêt qu’il y possède maintenant. Ils s’en sont allés sur les plages de Meco, en contrebas du beau Cabo Espichel d’où par temps clair on peut s’imaginer la courbure de l’Océan. J’ai fait l’effort de l’appeler et de suggérer une rencontre. J’attendrais toujours à cette heure.
Cela contrastait hélas avec ma propre solitude et la rendait dérisoire. Pourquoi cette certitude de se retrouver seul, de devoir vivre avec la solitude ? Hormis ces rencontres éparses, je me suis retrouvé le plus souvent seul. Il serait malvenu de me plaindre et je dois avouer que je déteste le reconnaître, mais je n’ai cette fois-ci pas apprécié cet état de solitude. J’ai également ressenti un certain malaise, mais je n’aime vraiment pas me l’avouer, comme une mouche du coche n’ayant eu de cesse de zézayer autour de la tête : Jean-Paul, qui mange à tous les rateliers, s’est rendu à Barcelone. Il ne faut pas trop me parler de cette ville car non seulement elle ne joue pas franc-jeu avec Madrid mais elle loge une personne dont je n’aime pas entendre le nom et dont je n’aime surtout pas savoir que j’en entendrai parler lorsque Jean-Paul sera de retour à Bruxelles. Comme évidemment j’essaie toujours de présenter un « bon visage » et j’aime me targuer d’être sympathique à la majorité des gens, l’apparence sympathique, ce fond de commerce de la timidité qui tente de s’attirer la bienveillance autour de soi, il m’est difficile de me rendre compte qu’il y a bien une personne que je n’aime pas du tout et que je ne veux vraiment plus jamais voir de ma vie, malgré les appels à la conciliation. J’ai lu quelque part, je ne sais plus où, que ne pas pardonner à un ancien amant signifie qu’on ne l’a jamais aimé. Je n’ai rien à pardonner –qui ne trompe pas de nos jours ?- mais je doute vraiment quant à savoir si je l’ai jamais aimé.
Une des raisons d’inconfort est également de ne pas avoir apporté de bons livres. Tanizaki s’est lu en quelques heures et Il piacere est trop lent, trop décadent. Il tombe des mains. Finalement, je pouvais me dire, « et maintenant ? » et je m’en suis allé avec une certaine déception d’enfant trop gâté. Mais cela n’est pas grave, comme on dit communément, « il y a des jours sans et il y a des jours avec », il y a des séjours sans et il y a des séjours avec. Et me restent gravés tels vers, qui ornaient une dalle blanche sur l’esplanade de l’Alcazar:
Je dis Lisbonne
Quand j’arrive du Sud et traverse le fleuve
Et la ville s’ouvre comme si elle naissait
Dans son long scintillement d’azur et de fleuve
Dans son corps amoncelé de collines
Lisbonne avec son nom d’être et de non-être
Avec ses méandres de merveille insomnie et ferrailles
Et son éclat secret de choses théâtrales
Son sourire complice de masque et d’intrigue
Tandis qu’à l’Occident la vaste mer s’élarge
Lisbonne oscillante comme une grande barque
Lisbonne cruellement bâtie autour de sa propre fin.
11:35 Publié dans Lisbonne: allées et venues | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
vendredi, 10 décembre 2004
Lisbonne - II
Une ville ideale se doit de posséder des belvédères d’où l’admirer, voir dépasser les coupoles des temples et les toits ou les terrasses des grands bâtiments publics. Une ville doit être tant soit peu montueuse. C’est là le grand défaut des implantations plates, elles n’offrent aucune perspective, elles ne permettent pas d’embrasser les lieux. Les habitants de Lisbonne, orgueilleux, désireux de rivaliser, sinon avec les grandes cités de ce monde du moins les plus anciennes, affirment qu’elle est bâtie sur sept collines et qu’elle a été fondée par Ulysse. Je ne connais pas le nom de toutes et je n’en ferai jamais le compte, je sais seulement que la septième colline, la plus belle, est celle du Principe Real, bordée de façades XIXe, où s’étendent un beau square et le jardin botanique, où les rues descendent directement vers le fleuve et laissent entrevoir des pans miroitants quand on flâne dans ce quartier.
C’est une vision fragmentaire qui fait penser à une page de La Recherche, quand le narrateur emprunte le tortillard avec les fidèles du clan Verdurin qui les mène chez leur « patronne » dans les environs de Balbec. Le petit train emprunte un chemin en lacet et le narrateur doit se rendre d’une fenêtre à l’autre pour admirer un paysage maritime, qui lui est insaisissable et partiel. La même chose dans la voiture que les Verdurin mettent à leur disposition. Ce sont des pages curieuses du livre, à croire que Proust entendait réaliser un pastiche futuriste où la vitesse et la mécanique dérangent les perceptions habituelles. On a toujours tendance à le considérer comme un auteur qui retracerait uniquement la Belle Epoque, alors que le Temps Retrouvé prend place durant l’Entre-Deux Guerres. Les Ballets russes sont à Paris en 1909 et Kandinsky « crée » l’art abstrait en 1910. Est-ce l’auteur de La Recherche ou le futuriste Umberto Boccioni qui écrit le passage suivant :
Comme compensation d’une progression si familière, on a les tâtonnements mêmes du chauffeur incertain de sa route et revenant sur ses pas, les chassés-croisés de la perspective faisant jouer un château aux quatre coins avec une colline, une église et la mer, pendant qu’on se rapproche de lui, bien qu’il se blottisse vainement sous sa feuillée séculaire, ces cercles, de plus en plus rapprochés, que décrit l’automobile autour d’une ville fascinée qui fuyait dans tous les sens pour échapper et sur laquelle finalement il fonce tout droit, à pic, au fond de la vallée où elle reste gisante à terre ; de sorte que cet emplacement, point unique que l’automobile semble avoir dépouillé du mystère des trains express, il donne par contre l’impression de le découvrir, de le déterminer nous-même comme avec un compas, de nous aider à sentir d’une main plus amoureusement exploratrice, avec une plus fine précision, la véritable géométrie, la belle « mesure de la terre ».
La véritable géométrie, la belle « mesure de la terre ».
Au contraire, l’esplanade de l’Alcazar, couverte de pins parasols vénérables dont les frondaisons acquièrent des teintes de bronze au moment du crépuscule, permet une vision panoramique du fleuve, de la ville et des alentours. Des fontaines glougloutent et roucoulent entre les ruines de l’ancien château médiéval, abattu par le Tremblement de Terre et laissé en l’état depuis. C’est un lieu magique et même si le fait de devoir verser un droit d’entrée gâche aujourd’hui la « montée mystique », la vue est tellement époustouflante que l’on peut rester des heures à contempler la ville en contrebas, le large fleuve que sillonnent les ferries, les montagnes de Sintra et les monts, au loin, au-delà du fleuve pailleté que sillonnent les ferries comme des scarabées d’or, toujours entourées de brumes, d’Arrábida et de Palmela.
Maintes boutiques de Lisbonne sont assez désuètes, elles conservent des dévantures anciennes, boiseries maintes fois vernies, annonces aux lettres dédorées et aux titres vieillots, « Au bonheur des dames », « A ginjinha », miroirs piqués, planchers usés, bouteilles recouvertes de poussière, les emballages surannés, le système archaïque de payer à une caisse et de recevoir l’achat à un autre comptoir… La ville surtout possède de très belles librairies anciennes, aux parquets cirés et aux murs recouverts de vitrines sombres fermées à clef pour en protéger certains trésors de bibliophiles. Seules les couvertures des livres tranchent sur la pénombre ambiante. Elles sont pour la plupart mal aérées et il y règne toujours une odeur de boîte laquée, de poudre de riz (l’odeur du poudrier de ma grand’mère), de bâtonnets d’encens consumés ou même, quelquefois, une odeur de navire. J’ai notamment acheté un ouvrage d’art que j’offrirai à Lodovico, sur O Aleijadinho, un sculpteur du baroque brésilien et de beaux livres sur les explorations maritimes. En feuilletant l’un d’eux, j’ai lu :
Le futur dans une île est le départ
Non, je ne suis pas d’accord. Le futur, en tous points du globe, est le départ.
09:25 Publié dans Lisbonne: allées et venues | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
jeudi, 09 décembre 2004
Lisbonne - I
Il y a souvent un monde entre un désir et sa réalisation. J’avais tellement souhaité me rendre au Portugal que j’avais eu peur de devoir me dire, une fois parvenu sur place, « et maintenant quoi ? ». Mais cela ne devait pas arriver, le sentiment d’évidence est trop fort. Je capte immédiatement ce « fameux bruit de fond » de la ville, plutôt je me familiarise tout de suite avec la rumeur –et la lueur !- particulière des bords de mer. Un poète a écrit à propos de l’hiver à Lisbonne:
Il est vrai que Lisbonne, l’hiver, n’a pas la
consistance d’une ville du nord. L’air
y est humide, le froid ne pénètre pas l’âme, et
il n’y a ni les blancs purs, ni les gris qui
durent, ni même le sentiment inquiétant
d’un monde immobile sous le linceul céleste.
Les villes trompent, cependant. Et à Lisbonne,
l’hiver, certains souffrent de la solitude qui
tombe avec la nuit. Une fin de phrase peut porter
en elle la perception de la mort; et nul mot
ne parviendra à donner un sens à celui qui ignore
quel chemin suivre ou dans quel café rentrer
A Lisbonne, l’hiver, on peut voir
de temps en temps un papillon perdu
au milieu des voitures mal garées. Ses
ailes ne brillent pas; on peut même se demander
s’il est mort ou vif. Mais quand les doigts
s’approchent pour le saisir, il se débat;
il semble fuir; il se laisse tomber sur le sol.
L’hiver, il est vrai, un papillon ne peut
que mourir. Mais celui qui voit
en lui l’illusion que le printemps approche déjà,
se demandera: “c’est la vie? Chrysalide
de quel néant, vide, angoisse de n’être jamais?”
J’aime bien prendre le train de nuit, un sublime tortillard composé de quatre ou cinq wagons et d’un restaurant désuet, qui grince et chuinte, qui crisse et bourlingue sur les rails comme une mécanique ivre durant une dizaine d’heures pour parcourir un peu plus de 600 kilomètres et s’arrêter à des stations improbables perdues en pleine campagne. Il disparaîtra dans quelques années au profit d’un train à grande vitesse. On peut l’espérer avant les Jeux Olympiques de 2012.
Quand on parvient à Lisbonne après avoir pris le train de nuit au départ de Madrid, tôt le matin, que le soleil monte au-dessus du Tage, le premier rituel à accomplir est de savourer un petit-déjeuner sur la terrasse de la Pastelería Suiça sur le Rossio, de commander un verre de jus d’orange, des tranches de pain grillées recouvertes de beurre demi-sel, des pasteis de nata et du café au lait. Même s’il a été rénové et qu’il ne possède plus cette patine antique, j’aime bien l’établissement pour un détail, il est encore possible de recevoir le café dans une cafetière et le lait dans un pot et les serveurs sont habillés d’un pantalon noir, d’une chemise blanche et d’un noeud papillon. J’y suis resté un bon moment, à regarder les gens passer devant moi sur la place et à terminer un petit livre de Tanizaki, Eloge de la pénombre, une lecture que je combine pour le moment avec Il piacere de d’Annunzio.
Je me suis ensuite promené au hasard des rues. Je connais tellement bien la ville que cette promenade devient en elle-même une pratique abstraite, comme une déambulation autour d’un cloître, mais au lieu de chapiteaux à admirer, ce sont les modénatures des immeubles. La ville ne terminera sans doute jam ais de se rénover. Elle est parsemée d’échafaudages et les bruits de la ville sont souvent couverts par le vacarme des chantiers, à croire qu’elle doit toujours se remettre du Grand Tremblement de Terre de 1755, qui hante toujours les consciences collectives et pourrait, semble-t-il, expliquer certains comportements. Je l’ai connue ruineuse et elle possèdera toujours des aspects délabrés malgré les efforts continus de la municipalité de lui rendre un aspect plus décent, d’établier de nouveaux quartiers modernes à l’emplacement de l’exposition de 98, de lancer de nouveaux ponts entre les deux rives du fleuve. Des édifices rénovés, des palais rétablis cotoyent encore des quartiers lépreux, et les belles infrastructures dont elle se dote connectent des espaces réhabilités avec de grandes zones de chancre urbain. De toute manière tout mur fraîchement peint, par l’humidité qui monte chaque soir du fleuve, ne demeure pas longtemps immaculé, bien vite des traînées les parcourent, des fragments s’en détachent et le mur se transforme à nouveau en une vaste carte géographique de continents inconnus. Les anciens navigateurs, avant de découvrir les nouvelles routes commerciales, devaient sans doute rêver devant ces mondes inconnus. Mais ce ne sont que des détails quand on parvient à un belvédère après une longue marche dans les ruelles en lacets, d’où la ville se condense, s’unifie et devient essentielle, un sublimé vibrant.
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