mercredi, 22 octobre 2008
Elstir-Sorolla
Elstir possède un pendant espagnol, du moins pour ses marines. Quand le Narrateur découvre l’atelier du peintre à Balbec, comment ne pas songer aux vues de bord de mer de Sorolla ?
Tandis qu’Elstir sur ma prière, continuait à peindre, je circulais dans ce clair-obscur, m’arrêtant devant un tableau puis devant un autre.

Cette fête au bord de l'eau avait quelque chose d'enchanteur. La rivière, les robes des femmes, les voiles des barques, les reflets innombrables des unes et des autres voisinaient parmi ce carré de peinture qu'Elstir avait découpé dans une merveilleuse après-midi. Ce qui ravissait dans la robe d'une femme cessant un moment de danser, à cause de la chaleur et de l'essoufflement, était chatoyant aussi, et de la même manière, dans la toile d'une voile arrêtée, dans l'eau du petit port, dans le ponton de bois, dans les feuillages et dans le ciel.

Mais alors, n’est-ce pas que, de ces éléments, tout le résidu réel que nous sommes obligés de garder pour nous-mêmes, que la causerie ne peut transmettre même de l’ami à l’ami, du maître au disciple, de l’amant à la maîtresse, cet ineffable qui différencie qualitativement ce que chacun a senti et qu’il est obligé de laisser au seuil des phrases où il ne peut communiquer avec autrui qu’en se limitant à des points extérieurs communs à tous et sans intérêt, l’art, l’art d’un Vinteuil comme celui d’un Elstir, le fait apparaître, extériorisant dans les couleurs du spectre la composition intime de ces mondes que nous appelons les individus, et que sans l’art nous ne connaîtrions jamais ?

Jusque-là, je m’étais toujours efforcé devant la mer, d’expulser du champ de ma vision, aussi bien que les baigneurs du premier plan, les yachts aux voiles trop blanches comme un costume de plage, tout ce qui m’empêchait de me persuader que je contemplais le flot immémorial qui déroulait déjà sa même vie mystérieuse avant l’apparition de l’espèce humaine et jusqu’aux jours radieux qui me semblaient revêtir de l’aspect banal de l’universel été de cette côte de brumes et de tempêtes, y marquer un simple temps d’arrêt, l’équivalent de ce qu’on appelle en musique une mesure pour rien, or maintenant c’était le mauvais temps qui me paraissait devenir quelque accident funeste, ne pouvant plus trouver de place dans le monde de la beauté: je désirais vivement aller retrouver dans la réalité ce qui m’exaltait si fort et j’espérais que le temps serait assez favorable pour voir du haut de la falaise les mêmes ombres bleues que dans le tableau d’Elstir.

Une de ses métaphores les plus fréquentes dans les marines qu’il avait près de lui en ce moment était justement celle qui, comparant la terre à la mer, supprimait entre elles toute démarcation. C’était cette comparaison, tacitement et inlassablement répétée dans une même toile qui y introduisait cette multiforme et puissante unité, cause, parfois non clairement aperçue par eux, de l’enthousiasme qu’excitait chez certains amateurs la peinture d’Elstir.

Un instant, les rochers dénudés dont j’étais entouré, la mer qu’on apercevait par leurs déchirures, flottèrent devant mes yeux comme des fragments d’un autre univers: j’avais reconnu le paysage montagneux et marin qu’Elstir a donné pour cadre à ces deux admirables aquarelles

Il est arrivé que Mme de Sévigné, comme Elstir, comme Dostoïevski, au lieu de présenter les choses dans l’ordre logique, c’est-à-dire en commençant par la cause, nous montre d’abord l’effet, l’illusion qui nous frappe. C’est ainsi que Dostoïevski présente ses personnages.

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vendredi, 19 janvier 2007
Visconti proustien ( II )
Bien mieux que le film, la lecture de l’œuvre permet également de se rendre compte de la justification hellénique de la passion de l’écrivain vieillissant, qui peut se résumer en ces mots, Apollon foudroyé par Dionysos. Charlus, quant à lui, se serait plutôt Dionysos à la traque d’Apollon. Il suffit de se rappeler l’extraordinaire scène, ou le hautain Palamède découvre les lignes de la figure du jeune marquis de Surgis et de son frère. Le Narrateur n’y échappe pas non plus, en décrivant sa première vision de Robert de Saint-Loup, si azur et or, intemporelle et magistrale, que l’on aimerait voir répétée à l’infini, dans un mouvement maritime qui jamais ne lasserait ; ou encore celle du duc de Châtellerault. C’est également Dionysos poursuivant Apollon quand un valet de pied de Oriane de Guermantes reconnaît en la personne du jeune Châtellerault un amant de passage. Le Narrateur galvaude Apollon. La description de Châtellerault et d’un cousin :
Grands, minces, la peau et les cheveux dorés, tout à fait de type Guermantes, ces deux jeunes gens avaient l’air d’une condensation de la lumière printanière et vespérale qui inondait le grand salon,
est d’autant plus belle, plus éblouissante, qu’elle sera odieuse dans la danse macabre que constitue la matinée chez la princesse de Guermantes, du Temps Retrouvé, où on le retrouve parmi d’autres grotesques :
Je fus bien plus étonné au même moment en entendant appeler duc de Châtellerault un petit vieillard aux moustaches argentées d’ambassadeur dans lequel seul un petit bout de regard resté le même me permit de reconnaître le jeune homme que j’avais rencontré une fois en visite chez Mme de Villeparisis.
On affirme souvent que Visconti aurait été le cinéaste idéal pour reproduire en image le monde de la Recherche. Sans doute, quoique l’aspect quasi instantané en soi d’une œuvre cinématographique aurait dû être compensée par un film d’une durée s’étalant sur plusieurs semaines, un film impossible. Il est peut être moins notoire que Visconti disposait des fonds, des engagements des acteurs (on évoquait Greta Garbo en reine de Naples,…), des lieux de tournage, d’un scénario de 500 pages,.. mais que tout s’en alla à vau-l’eau parce que Helmut Berger aurait trouvé déplaisant d’être limité au rôle du violoniste Morel.
Mais là n’est vraiment pas le plus important. Pour en revenir à Mort à Venise, plus que du Charlisme dans l’attitude d’Aschenbach, il faudrait y voir du Bergotte. Bergotte, l’écrivain de la Recherche, qui trépasse après avoir admiré une dernière fois un petit pan de mur jaune ornant une vue d’une ville hollandaise peinte par Vermeer, se rendant compte que son écriture aurait dû être similaire à cette étendue flavescente. Bergotte se rend à une exposition pour aller admirer le tableau du peintre hollandais.
Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise
Aschenbach expire quant à lui au bord de mer, dans une chaise longue, en observant le jeune adolescent tendre le bras vers l’horizon. Il se rend compte également que sa façon d’écrire n’est pas la meilleure, qu’elle s’est nourrie d’une manière trop austère.
C’est ainsi que j’aurais dû écrire. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse
Les paroles de Bergotte auraient parfaitement pu être prononcées par Aschenbach et ce dernier aurait sûrement pu mourir devant le même tableau de la vue de Delft. Tadzio est un petit pan de mur jaune, cheveux d’or, peau ambrée sur fond de mer, d’une beauté qui se suffirait à elle-même. Le bleu et le jaune, à jamais.
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mardi, 09 janvier 2007
Retour
Le retour en Ville ne permit pas de se reposer du marathon des fêtes de fin d’année, l’Epiphanie devait être célébrée par la cavalcade des Rois Mages sur la Castellana, occasion d’autres réjouissances, de catharsis sociale et de sorties nocturnes. A l’approche d’une aube, au Club des Chemises Rayées, agrément de connaître un jeune homme de Caracas étonnamment grand et aimable, dont une partie de la famille se trouve ici en exil, opposée au régime de Chavez. L’accent est assez touchant, nuancé de cette lenteur des Caraïbes.
Le Venezuela est surnommé la Octava Isla. On entend par là qu’elle serait la huitième île des Canaries, en mémoire des nombreux habitants qui y auraient émigré durant la guerre civile. Aujourd’hui le phénomène est inverse, il est d’ailleurs généralisé à toute l’Amérique latine. Argentins, cubains, vénézuéliens recherchent la preuve d’un ancêtre espagnol. C’est de très bon ton pour en revendiquer la nationalité et se rétablir sur les terres ancestrales.
Hier, en fin d’après-midi, une image insolite et très belle, la brume descendant avec lenteur sur la Ville dans des teintes crépusculaires remarquables. La vue était particulièrement saisissante aux abords de la Porte de Tolède et de l’Eglise de Saint François, car de longues dénivellations en pente douce vers le fleuve offraient un bel horizon d’un cristal couleur d’ambre et de libellule. Le jaune et le bleu, toujours.
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mercredi, 13 décembre 2006
Nouvelle variation sur le jaune et le bleu
Une mauvaise restitution de la perception, hier matin. La nappe d’or projetée sur une façade moderne en verre n’était pas aperçue à travers une arcade de la Plaza Mayor menant vers la Vierge d’Atocha, mais au bout d’une rue partant de la Puerta del Sol vers la fontaine de Neptune. L’édifice jouxte le palais Miraflores et son aspect est plutôt banal sous d’autres lumières.
Comme la matinée précédente, à la même heure, le pan lumineux régnait souverainement et la rue paraissait conduire aux portiques aurifiés d’un palais des délices. Le ciel était limpide et la combinaison du jaune et du bleu permet de songer à l’un des rares morceaux qu’il est plaisant de se répéter sans cesse, qui glose la rencontre entre le narrateur et Saint-Loup, à Balbec :
Une après-midi de grande chaleur, j'étais dans la salle à manger de l'hôtel qu'on avait laissée à demi dans l'obscurité pour la protéger du soleil en tirant des rideaux qu'il jaunissait et qui par leurs interstices laissaient clignoter le bleu de la mer quand, dans la travée centrale qui allait de la plage à la route, je vis, grand, mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, passer un jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau était aussi blonde et les cheveux aussi dorés que s'ils avaient absorbé tous les rayons du soleil. Vêtu d'une étoffe souple et blanchâtre comme je n'aurais jamais cru qu'un homme eût osé en porter, et dont la minceur n'évoquait pas moins que le frais de la salle à manger, la chaleur et le beau temps du dehors, il marchait vite. Ses yeux de l'un desquels tombait à tout moment un monocle étaient de la couleur de la mer. Chacun le regarda curieusement passer (…) Il semblait que la qualité si particulière de ses cheveux, de ses yeux, de sa peau de sa tournure, qui l'eussent distingué au milieu d'une foule comme un filon précieux d'opale azurée et lumineuse, engainé dans une matière grossière, devait correspondre à une vie différente de celles des autres hommes
17:10 Publié dans En lisant Proust, Mer allée avec le soleil | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mardi, 12 décembre 2006
Bruxelles - Express
Après un aller-retour à Barcelone, quelques journées à Bruxelles, y visiter la famille et les amis à la manière de la lecture d’un catalogue. Y voir surtout pour la première fois Jeune Fille en Fleur dans une nouvelle scène. Une semaine auparavant, dernière rencontre à Madrid. Fait des courses ensemble puis déjeuné dans un nouveau restaurant de quartier. Elle revenait de Bali et en relatait ses impressions. Le séjour avait mal commencé mais termina merveilleusement, elle délaissa les plages pour aller se réfugier à Ubud, dans le centre de l’île, fuir les chaleurs anticipant la mousson et s’écarter des touristes allemands qu’elle décrivit comme un « attentat visuel ». Un ami la reçut, elle décrivait alors des lieux connus voici un peu plus d’un an. Aussi, fut-il très étrange de la revoir à Bruxelles. Rendez-vous place du Sablon entre les brocanteurs du dimanche et la foule des flâneurs venus baguenauder devant les vitrines des antiquaires et des chocolatiers.
La place du Sablon était agréable, comme une image magnifiée de l’adolescence, sous un de ces ciels miraculeux d’hiver, d’un bleu pâle, exactement – idéalement - céruléen, où tremblotaient de fines particules ambrées et féées, comme des cristaux d’or ou des insectes nivéaux. Le bleu et le jaune, la combinaison la plus exaltante pour l’esprit :
Elle est retrouvée.
Quoi ? - L'Éternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil.
Image similaire à Madrid, au retour, mais autrement byzantine. Traversant la Plaza Mayor, une des arcades donne sur le palais de Santa Cruz et la rue menant à l’église de Notre-Dame d’Atocha. Au loin, la vaste façade en verre d’un immeuble moderne était nimbée, exaltée, de la longue oblicité des premiers faisceaux solaires. Elle en reflétait la vigueur et l’allégresse. Comment ne pas penser au petit pan de mur jaune de la Recherche? Mais au lieu de cette densité fragile, comme peureuse, qui émerveille après-coup et ébranle les conceptions de l’art et la manière d’écrire d’un écrivain comme Bergotte, ce pan-là, évident et glorieux, donnait l’envie d’être lyrique, d’être jeune, d’être fou.
Sinon, Bruxelles-Express, comme d’habitude, assez agaçant, le temps d’assister à une réunion sur l’immigration (donner une image accueillante de la Ville), visiter la famille, revoir des amis, et se rendre à la librairie Tropismes, y découvrir enfin les deux derniers tomes Pléiade des Mille et Une Nuits (lecture du premier tome à Bali, l’année dernière, entre les ouvrages de Vicky Baum et de Spies). Mais aussi Evelyn Waugh (déjà dévoré l’hilarant Black Mischief), un livre de la collection Voyageurs, de la Petite Bibliothèque Payot, Cruelle est la terre des frontières, ou l’art de penser au Rivage des Syrtes et au Désert des Tartares.
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jeudi, 23 mars 2006
Baikal II - Le Lac ou le Nombril du Monde
Quant au fameux Lac Baïkal dont tout le monde vante la beauté, oui, il impressionne, d’autant qu’il était pris dans une épaisse gangue de glace par où transitaient des caravanes de camion qui joignaient les deux rives. La surface du lac révélait une blancheur qui allait de la teinte laiteuse au bleu profond ; le lac présentait surtout une aire hachurée, brisées et ressoudées en milles endroits par l’intense activité sismique qui anime ses abysses. De la rive d’où nous le contemplions, nous apercevions les crêtes neigeuses de Bouriatie, sur une rive gelée et enneigée, entre les bateaux enchâssés dans la banquise, port de pêche fantôme, en hibernation, plutôt, en espérant la débâcle de mai. Le Baïkal gèlerait en une seule nuit, aux alentours de janvier.
Pour maintes personnes, le lac Baikal est le centre du monde. Tous les guides se plaisent à répéter les données suivantes : datant de l’ère tertiaire, voici 25 millions d’années, il abrite 1.200 espèces endémiques, reliquat des anciennes mers qui recouvraient la Sibérie. Le lac est surtout d’une pureté exceptionnelle, sous la menace des activités humaines, cette pureté est due au travail d’une espèce de crabe, nommé epischura, qui nettoie et oxygène les eaux, dont la température constante est de 3ºC. Les profondeurs atteignent 1.500 mètres, et la faille va grandissant, point de rencontre entre deux plaques, qui s’éloignent. Le lac, dans de nombreux millions d’années futurs, deviendra une nouvelle mer. Il abrite un poisson excellent, l’omul, une sorte de saumon, mais d’un rouge intense, et d’un goût très prononcé, très gras.
J’ai eu l’occasion d’admirer de nombreuses espèces dans un de ces musées qui paraissent survivre dans un naufrage administratif : des salles vieillottes où les animaux empaillés pourrissent et puent, où des bocaux sales renferment des poissons et des crustacés dans de l’alcool pisseux. Le spécimen le plus notable est le poisson golianka, un poisson des profondeurs si transparent que l’on peut lire à travers son corps. Ce dernier est également si gras que le corps fond quand il est ramené à la surface. Les Bouriates l’utilisaient comme combustible pour leurs lampes à huile. Comme de bien entendu, le lac recèle une île sacrée, Olkhon, relief volcanique, résidence de la déesse Dianda. Comme la faille va s’élargissant, le lac tremble souvent. Cela demeure de l’ordre de l’anecdote en été, mais cela s’avère périlleux en hiver, quand ses eaux gelées servent de route pour joindre les deux rives, quand un tremblement fend la glace et engloutit les voitures qui rejoignent ainsi certaines malheureuses caravanes antiques de Bactriane sur la route du thé. Le musée contient également des aquariums, où l’on peut admirer ces fameux epsichura nettoyeur des eaux, une gracile créature blanchâtre dont la cavité abdominale est remplie de pattes ciliées agitant l’eau. Un autre aquarium contenait un couple de phoques, autre espèce endémique de ces eaux, dont la présence immémoriale dans ces parages demeure un mystère. Vision attristante de deux mammifères emprisonnés dans des eaux sales pour l’ébahissement du public, plissés et bouffis de graisse pour ne pouvoir évoluer en liberté.
Au sortir de l’Institut, nous étions les spectateurs d’un magnifique soleil bleuté, à l’embouchure du fleuve Angara, là où la force du courant permet aux eaux de se libérer un moment, fumant et « bouillonnant », frémissant sous un crépuscule d’un « jaune cérulé » provoqué par la bleueur des neiges omniprésentes. Et il est vrai, aucun rougissement, juste un bleuissement plus accentué, mais léger, bleu coelerum, bleu isatis, bleu de cinéraire, ou couleur de porcelaine de Chine.
Nous avons dîné aux abords du lac, dans un ancien village de pêcheurs transformé en lieu de résidences secondaires pour les nouveaux riches de la ville, où nous avons dégusté l’omul. Une autre manière de savourer les poissons du Baïkal fut un autre soir, sous la forme de sushi-sashimi dans un restaurant d’Irkoutsk nommé Kyoto. La cuisine ressemblait plus à des plats mongols, mais cela me rappela les sushi-sashimi savourés dans le quartier japonais de Sao Paulo, voici deux ans, des poissons crus de Sibérie à ceux d’Amazonie.
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mardi, 13 septembre 2005
Retour de Cadiz
Fondée voici trois milles ans par les commerçants phéniciens, sur la route de l’ambre et de l’étain, entre la Baltique et les ports de Tyr et de Sidon, Cadix est fière de se savoir l'une des plus anciennes villes d'Europe. Après cinq minutes de visite dans ses murailles, on sait très bien qu’elle possède 3000 ans d’histoire, des centaines d’affiches sont là pour nous le rappeler à tous les coins de rue. Le parcours de la ville pourrait se résumer en une avalanche de sièges et de noms de généraux poliorcètes, passant aux mains des Carthaginois, des Romains, des Wisigoths, des Maures, des Castillans, des pirates anglais, des troupes napoléoniennes, des légitimistes, des franquistes... mais la ville actuelle est bien différente, non qu’elle ne possède pas de charme, mais les couches superposées de strates et de plissures ne sont pas visibles. Par ailleurs, ce qui dans les cités d’Espagne est normalement le siège de la mémoire était curieusement absent à Cádiz : la cathédrale était neuve, c’est-à-dire qu’elle était rococo, du XVIIIe, une belle façade de pierre blanche, rénovée récemment, chantournés de rocailles et de colonnes torses ;
mais aussi les rues, bien qu’étroites, étaient curieusement tracées de manière régulière, la plupart des façades étaient repeintes de frais, aucune impasse de civilisations à la romaine ou de tracés urbains arabes à la sévillane. Les maisons étaient hautes, couvertes d’oriels, de bay-windows, de tourelles.Mais personne ne peut rester indifférent à la couleur ! Gautier écrit :
Il n’existe pas sur la palette du peintre ou de l’écrivain de couleurs assez claires, de teintes assez lumineuses pour rendre l’impression éclatante que nous fit Cadix dans cette glorieuse matinée. Deux teintes uniques vous saisissaient le regard : du bleu et du blanc, mais du bleu aussi vif que la turquoise, le saphir, le cobalt, et tout ce que vous pourrez imaginer d’excessif en fait d’azur ; mais du blanc aussi pur que l’argent, le lait, la neige, le marbre et le sucre des îles le mieux cristallisé ! le bleu, c’était le ciel, répété par la mer ; le blanc, c’était la ville. On ne saurait rien imaginer de plus radieux, de plus étincelant, d’une lumière plus diffuse et plus intense à la fois. Vraiment, ce que nous appelons chez nous le soleil n’est à côté de cela qu’une pâle veilleuse à l’agonie sur la table de nuit d’un malade.
Il n’y a rien de plus à ajouter, sauf, peut-être la sublime coupole de la cathédrale, mais une coupole peu élevée, une masse de céramiques jaune vif qui rend le ciel encore plus bleu, et la pierre encore plus immaculée autour d’elle.
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